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Écrit par Éline Grégoire et Cindelfe Écriture
Chronique
Publié le
31/01/2025
Pour un primo-roman, Les Serres sous le velours noir est, selon nous, un roman avec de nombreuses qualités, bien renseigné sur le plan historique (bonus +++) et qui se démarque parmi les romans de fantasy que nous avons déjà pu lire.
Nous allons cependant commencer à vous en parler en vous donnant ce que nous considérons être son unique défaut, défaut que l’on omet facilement au bout de deux chapitres : il faut s’habituer à la plume de Charlène Ferlay. Déjà car il y a des termes historiques et des personnages introduits assez rapidement, mais aussi car elle est recherchée, et si on peut donner un point positif à ce défaut, c’est qu’il est en adéquation avec la période historique choisie par son autrice. Du coup, il faut un peu s’accrocher, mais c’est pour la bonne cause !
Worldbuilding: entre Histoire et fantasy
Maintenant que ce point est écarté, parlons de ce qui nous a plu dans ce roman. On est tombé d’accord pour dire qu’un bon worldbuilding, c’est déjà la moitié des points qu’on donnerait si on devait attribuer un score d’immersion. Les Serres tire son inspiration de la Renaissance italienne, période peu explorée dans la fantasy française. Et ce qu’on adore avec cette période, c’est qu’au lieu d’avoir un royaume pour diriger le pays, on a une république marchande. Car oui, combiner « république » et « fantasy », à part peut-être en urban fantasy, c’est pas souvent si intuitif. Ce n’est pas un point déterminant du roman, mais cela explique les dispositions de certains personnages (notamment l’héroïne, Francesca) dans des situations données. On voit donc ici un worldbuilding qui affecte les personnages et qui, par conséquent, fonctionne. La république n’est pas que là pour faire joli.
Autre point important du worldbuilding, c’est le côté fantasy : elle est assez discrète mais ce n’est pas un mal en soi. Elle se cantonne surtout à la religion, à travers des arts divinatoires et des pouvoirs octroyés aux pontifes de l’Église. On prie une Déesse et des Anges, êtres d’ailleurs traités par Charlène comme les intermédiaires entre les humains et la strate divine, dont la volonté demeure cependant occulte aux yeux des mortels. La fantasy vient principalement du fait que la religion prend une place spécifique dans le quotidien des personnages, mais c’est aussi un moyen de prendre plus de liberté avec certaines thématiques, chose qu’il aurait été plus dur de faire dans un roman historique, un genre vers lequel le roman aurait clairement pu se tourner.
Des petits bouts de papier pour avancer
À présent, nous allons nous tourner vers les mécaniques de récit du roman, qui sont particulièrement intéressantes et qui participent de manière méliorative à ce livre. Après avoir interrogé l’autrice, nous avons appris qu’à l’origine, l’histoire envisagée par Charlène devait se présenter sous la forme d’un roman choral, avec deux autres personnages principaux masculins pour aider Francesca dans son enquête. Cela posait un souci au niveau du contexte historique qu’elle avait choisi, car Francesca est certes une noble dame, mais les femmes n’en restent pas moins protégées par leur famille, cloîtrées et éduquées pour la soumission. Donc un roman choral historique avec deux hommes et une femme laissait finalement très peu de place à Francesca en tant que personnage, et on le voit déjà dans le roman, Francesca ne quitte qu’exceptionnellement son palais. C’est donc pour cette raison que Charlène s’est concentrée sur l’enquête uniquement du point de vue de Francesca, et on a envie de dire que c’est pour le mieux, car une fiction qui a tout de féministe qui efface son female lead… c’est vrai que ça passe moyen.
C’est finalement sur cette mécanique d’enfermement que Charlène joue pour fabriquer son enquête : pour sortir de son palais, Francesca doit avoir des impératifs ou recevoir des invitations, des billets. Or on en voit plein, car le roman se prête parfois à une forme épistolaire. Ces lettres sont autant de sauf-conduits qui peuvent faire avancer l’enquête que de pivots narratifs dans le roman. La typographie des lettres varie aussi en fonction des émotions de ceux qui les écrivent, ce qui en fait non seulement une part importante de la structure du roman, à la fois mécanique du récit, mais aussi des canaux narratifs ! (emoji tête explosive)
De la fantasy pour dénoncer
Dans son roman, Charlène choisit de placer Francesca aux griffes d’une société patriarcale. Femme d’abord dominée, elle n’en reste pas moins fière et ambitieuse. Venger son frère quitte à se déshonorer, refuser d’épouser un homme qu’elle ne désire pas, et sa passion pour le dessin et la peinture fait d’elle une féministe comme on en trouvait pendant la Renaissance, avec des Catherine de Médicis, Laura Cereta, Christine de Pizan ou Arthemisia Gentileshi, l’artiste peintre qui a inspiré le personnage d’Enrichetta Bencivenni dans le roman. La plume parfois mordante de l’autrice permet de créer un personnage poignant qu’on peut associer à ce trope que l’on voit de plus en plus dans les romans : la female rage. On y voit un parallèle avec Vaëlle de La Voix de la vengeance de Sacha Morage, aussi publié chez Plume blanche ce qui est assez intéressant, surtout que les deux romans sont sortis en 2024 ! La voix de la vengeance, ça raconte aussi une vengeance d’une sœur pour son frère assassiné. Deux femmes que les lois et la justice n’arrêtent pas, que le sang n’effraie pas. Deux romans qui présentent des héroïnes fortes, ou même d’anti-héroïnes. Nous pouvons ainsi dire que ces récits ne décrivent pas seulement une intrigue imaginaire où les femmes se libèrent de leurs chaînes : derrière leurs mots, les autrices dénoncent une réalité et mettent à l’honneur les femmes, leur rage et leurs forces.
Point bonus : Les serres se veut aussi être un roman qui aborde la question de l’homosexualité d’un point de vue historique, qui nous rappelle ô combien elle est en fait d’actualité. Parce que oui, l’homosexualité était une pratique courante à Florence et Venise pendant la Renaissance italienne ! Charlène a fait un merveilleux travail, à la fois historique et sensible, pour nous raconter ce côté déchirant de la stigmatisation des relations homosexuelles, et ce n’est qu’une des raisons supplémentaires qui nous pousse à vous recommander ce premier roman.
Un petit mot pour conclure : allez le lire !