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Écrit par Katsia
Nouvelle
Publié le
05/12/2024
Assis dans une salle d’attente, Harris Anderson tapotait nerveusement du pied. Si nerveusement d’ailleurs qu’en levant les yeux sur l’horloge au mur, l’homme se rendit compte qu’il avait passé plus d’une heure le nez dans ses angoisses, incapable de lire une ligne du livre qu’il avait emporté avec lui. Finalement, assez agacé d’attendre, il s’apprêtait à se lever pour aller parler à une secrétaire quand une voix l’arrêta dans son élan :
— Monsieur, pouvez-vous me donner l’heure ?
Se tournant vers la voix, il découvrit qu’une jeune femme avait pris place à côté de lui. La nouvelle arrivante avait des cheveux noir corbeau et un assez sobre maquillage. Tout était assez sobre chez elle que ça soit son chignon tressé, tout droit sorti d’un autre temps ou sa robe dont les couleurs chaudes laissaient penser à un automne vivant. L’ensemble lui donnait une allure plutôt élégante.
— Il est vingt et une heures, indiqua-t-il en désignant l’horloge en face d’eux.
— En effet, je n’avais pas vu, murmura-t-elle alors qu’un léger pli d’inquiétude apparaissait sur son front.
— Vous êtes là pour… ?
— Une assez vieille connaissance, lui répondit-elle aussitôt. Mais je doute qu’il soit content de me voir.
— Si vous voulez, je peux attendre avec vous, proposa-t-il avant de se rendre compte un peu bêtement qu’il n’avait rien d’autre à faire, étant donné que lui-même patientait depuis une bonne heure déjà.
Ne s’en formalisant pas, la jeune femme le remercia avant de lui demander :
— Au fait, comment vous appelez vous ?
— Harris Anderson et v… ?
Il n’eut malheureusement pas le temps de finir sa phrase, car ayant remarqué son livre, son interlocutrice s’était penchée pour voir la couverture et commenter :
— Que de lectures morales, Les Fables de La Fontaine !
Soulevant son livre pour y lire le titre, le vieil homme s’aperçut qu’il était en effet sorti avec le recueil intégral des fameuses fables et expliqua :
— J’avoue avoir pris le premier bouquin trouvé chez moi pour partir. Mais sinon, même si Les Fables de La Fontaine comportent en effet des morales, je doute que nous puissions vraiment les qualifier de moralisatrices comme nous l’entendons à présent. La plupart en tout cas semblent surtout être des critiques du monde dans lequel vivait l’auteur et sont d’ailleurs toujours d’actualité.
— Que d’informations utiles ! s’amusa la jeune femme.
— Désolé, déformation professionnelle, sourit M. Anderson. Quarante ans en tant que professeur de français, ça laisse des traces !
— D’où les recueils de fables à portée de main quand il faut partir précipitamment de chez soi, se moqua son interlocutrice.
— Vous pouvez rire, mais avec un peu de chance, vous aussi finirez avec un métier qui vous marquera à jamais.
— Et je crois que c’est déjà le cas. Je suis exploratrice.
Entendant le nom de ce métier peu commun, M. Anderson dévisagea la jeune femme qui dans un léger rire tenta de s’expliquer :
— Enfin, ce n’est pas mon vrai métier, mais la tâche d’explorer des lieux inconnus fait indéniablement partie de ma profession.
— Et quelle est-elle alors ?
— Je ne peux malheureusement pas vous dévoiler tous mes secrets, répondit-elle avant d’ajouter en voyant le sourire de son interlocuteur disparaître : Mais peut-être que vous pourriez tenter de la découvrir quand je vous parlerai de mes voyages.
— Cela me semble être un bon compromis, lui retourna M. Anderson avec malice.
Croisant les jambes, la jeune femme fit mine de réfléchir :
— Je pourrais peut-être vous raconter l’histoire de ces déserts si toxiques qu’ils ont détruit toute vie en leur sein, mais qui, malgré cela, ont fini par disparaître sous des forêts verdoyantes… Non, j’ai bien mieux, un voyage récent au milieu de l’océan…
— Lequel ? questionna l’homme intrigué avec impatience.
— Le plus terrible de tous et au milieu de ses eaux tumultueuses se trouvait un rocher, presque une île tant il était grand. Mais être grand ne fait pas tout, au mieux, cela vous permet d’être plus visible et parfois il ne s’agit pas d’une bonne nouvelle…
— Que voulez-vous dire ? demanda M. Anderson, perplexe, les sourcils froncés.
— Rien, je divaguais, soupira-t-elle. Mais pour en revenir à notre rocher, son plus gros point faible est qu’il était creux et que cela le rendait fragile. Alors que les vagues se déversaient dans son trou, l’affaiblissait, il finit par s’effondrer sur lui-même ou plutôt, l’océan l’a détruit. C’est dommage, en lui se trouvait un véritable trésor, des pierres précieuses et des métaux rares ne se trouvant nulle part ailleurs sur la planète.
Sans savoir pourquoi, à la fin du récit, M. Anderson était un peu chamboulé et ce fut presque inconsciemment qu’il demanda :
— Et vous ?
— Quoi moi ?
— Si vous me parlez de ce rocher, c’est que vous l’avez exploré ? Comment était l’expédition ?
— Rapide, je suis arrivée juste au moment de sa destruction, c’est à peine si j’ai eu le temps de visiter son gouffre.
— Vous avez eu une chance immense de vous en sortir, lança l’homme impressionné.
— Sans doute, murmura son interlocutrice avec un sourire crispé.
Comprenant qu’elle ne voulait pas parler plus longtemps de l’évènement, M. Anderson tenta d’imaginer lui-même son déroulement. L’activité se révéla malheureusement fort décevante. Peut-être était-ce un biais à lui qui l’empêchait de voir la jeune femme lui faisant face en vrai exploratrice. À chaque fois qu’il tentait cet exercice d’imagination, il n’arrivait pas à la voir en combinaison de spéléologie luttant pour s’échapper avant que tout s’effondre, mais apprêtée comme elle l’était en ce jour, observant avec curiosité les minéraux comme on l’aurait fait à l’abri dans un musée. L’ancien professeur n’eut néanmoins pas le temps de réfléchir en détail à ce problème, car déjà son interlocutrice enchaînait avec une autre histoire :
— Je suis aussi allée sur une autre planète…
— Une autre planète ? murmura admiratif M. Anderson.
— Oui, elle s’appelait C4R0L1N3, elle était plutôt petite, mais si impressionnante. Tellement pleine de vie. Sa flore était étrange, colorée et biscornue, envahissant les plaines comme les montagnes, elle offrait un paysage aussi atypique que magnifique. Je me rappelle en particulier ces fleurs violettes qui aux alentours du soir s’ouvraient pour offrir une mélodie désaccordée, mais emplie de chaleur. La voir valait vraiment le détour, mais encore fallait-il réussir à y accéder, dépasser cette brumeuse atmosphère qui la faisait passer pour fade afin de découvrir sa véritable richesse.
Subjugué par le récit, M. Anderson n’avait pas dit un mot, mais ne put néanmoins pas s’empêcher de poser la question qui, en tant qu’ancien professeur de français, lui brûlait la langue depuis un petit moment :
— Pourquoi parlez-vous au passé ?
— C’est que cette planète n’existe malheureusement plus.
— Comment ça ?
— Elle était malade… Enfin, un parasite la rongeait et tout a commencé à mourir. Dégénérant, la flore a perdu de ses couleurs, mais plus envahissantes que jamais les plantes folles, semblaient chercher à se manger les unes les autres. Comme vous pouvez vous en douter pour notre plus grand chagrin, il n’était plus question de musique le soir et en même temps que le froid, un grand silence s’est abattu sur la planète. Même l’atmosphère en a été touchée et si avant son épaisseur empêchait de distinguer toute la beauté qu’elle cachait, elle était à présent si faible et translucide qu’on voyait sans problème le mal qui jour après jour détruisait sa propriétaire.
Le silence pesant de la planète mourante semblait en cet instant s’être propagé à toute la pièce et pour cause, M. Anderson ne savait pas quoi dire. Aucun mot ne pouvait rendre justice au drame qui s’était produit. Ainsi, laissant à sa camarade le temps de calmer ses émotions, l’homme tenta d’imaginer la planète dans ses meilleurs jours, mais n’arriva qu’à y voir un sourire chaleureux.
— Bon, reprit ensuite l’exploratrice, plus qu’un récit et je devrai ensuite partir !
Ne devait-elle pas attendre quelqu’un ?
La question avait traversé l’esprit de l’ancien professeur si vite, qu’il n’en prit même pas conscience. C’était comme cette histoire de planète qu’il savait impossible, mais ne pouvait s’empêcher de prendre comme argent comptant. Aussi, écouta-t-il la femme qui faisait mine de réfléchir, marmonnant pour elle-même.
— Mon dernier voyage s’est passé dans un parc d’attractions, finit-elle par lancer avant de demander en voyant la mine de son interlocuteur se déconfire. Vous n’aimez pas les parcs d’attractions ?
— Non, ce n’est pas cela, mais à côté des deux autres endroits que vous avez présentés, c’est assez peu impressionnant surtout pour une dernière histoire.
Malgré ses rides, à l’entendre, on aurait pu le prendre pour un enfant. Son interlocutrice devait être de cet avis, car avec un petit rire indulgent, elle lança :
— Eh bien, j’espère que j’arriverai à vous persuader du contraire. Car c’est un parc d’attractions très impressionnant, pas forcément dans les manèges proposés qui étaient finalement assez peu nombreux, mais on pouvait compter parmi eux une grande roue récitant des poèmes de Prévert, Verlaine et Boris Vian. On pouvait aussi entendre des contes de Charles Perrault, mais ils étaient le plus souvent réservés pour l’après-midi près du stand à friandise et de son authentique bonbonnière en verre qui pour autant que l’on sache n’avait jamais rien contenu d’autre que des images colorées. Mais ce n’était pas pour cela que les enfants venaient, ni même pour les manèges. Non, ils venaient, car ils se savaient en sécurité dans ce lieu, on pouvait y fuir les brutes de l’école et les problèmes de la maison. Les amis fâchés y discutaient pour se réconcilier et même les pires rivaux arrivaient pendant un temps à accorder leurs violons.
— Ce parc a l’air merveilleux ! commenta M. Anderson à la fin de la tirade, des étoiles plein les yeux. Où est-il ? J’aimerais sincèrement y emmener mes petits enfants pour leurs prochaines vacances.
— Malheureusement, c’était un vieux parc, soupira la femme. Malgré l’entretien apporté, les machines et manèges ont fini par casser et il a fermé.
— Vous ne visitez donc que des lieux destinés à la destruction ? s’exclama le vieil homme avec une colère que lui-même avait bien du mal à comprendre.
À vrai dire, sans qu’il sache pourquoi tout cela lui paraissait terriblement injuste. Ce ressentiment s’amplifia quand l’exploratrice se leva. Elle ne pouvait pas terminer ces histoires comme cela. Comment le pouvait-on ? Comment pouvait-on sincèrement parler d’un endroit merveilleux et unique pour finir par lancer qu’au final il n’existait plus ?
Comme si elle lisait dans ses pensées, la femme reprit :
— Malheureusement oui, je n’explore que des lieux sur le point de disparaître, car avant cela ils ont été extraordinaires et que nul ne saurait être réduit à sa fin. Alors, je les explore comme personne ne les a jamais explorés, je m’imprègne de leur essence pour que leur disparition ne soit pas vaine, car ils méritent d’avoir quelqu’un qui se souvienne d’eux dans tout ce qu’ils avaient de merveilleux.
— Je suis désolé, commenta M. Anderson sans savoir pourquoi.
— Vous n’avez pas à l’être, répondit son interlocutrice, un peu surprise. Quant à vos petits-enfants, rassurez-vous, je crois bien qu’ils garderont un souvenir impérissable de ce parc.
Sur ce, elle partit, l’abandonnant aux mains des infirmiers qui tentaient vainement de relancer son cœur.