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Écrit par Katsia
Nouvelle
Publié le
02/11/2026
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Arrivant pour la première fois dans la chambre au miroir, Anna, exténuée, était partie s’endormir dans le grand lit en face d’elle, sans remarquer la bosse sous les draps ayant une vague forme humaine et se soulevant aux rythmes d’une calme respiration. À son réveil, elle eut donc la surprise de voir qu’emmitouflée dans des couvertures, une fille de son âge l’observait avec de grands yeux bleus comme on admire un travail d’orfèvre. Anna aussi l’observait. L’inconnue était belle, très belle. Avec son visage fin et ses onduleux cheveux miel, elle faisait penser à ces poupées de porcelaine si fragiles et magnifiques qu’au lieu de bras d’enfants, elles n’avaient le droit qu’aux vitrines impeccables de vieilles collections poussiéreuses. Néanmoins, la fille en face d’elle n’était pas de porcelaine, mais bel et bien de chair et de sang. Elle le prouva rapidement à Anna en lui touchant la joue, là où s’étalait du charbon. Voyant les doigts de l’autre fille noircis, Anna ressentit un étrange malaise : elle n’était pas censée être là !
Reculant dans le lit, elle tenta de s’échapper, mais la fille aux cheveux miel la retint par le bras. Sa poigne n’était pas forte, mais assez ferme pour qu’Anna se fige. D’une voix douce, l’autre fille murmura :
« Moi, c’est Alicia et toi ?
— A…nna. »
Telle une petite chose honteuse, son prénom sembla tomber par terre. Anna aurait voulu le récupérer pour partir en courant, mais elle en fut empêchée quand son regard tomba sur la pièce qui, malgré la pénombre matinale, laissait apparaitre ses merveilles. Jamais, elle n’avait vu chambre d’enfant aussi richement décorée. À vrai dire, elle doutait que ce soit une chambre d’enfant, il n’y avait ni peluche ni jouet. À bien y réfléchir, l’endroit paraissait même un peu austère. Pourtant, c’était bien la chambre d’Alicia. En tout cas, celle-ci se dirigea vers une grande armoire en chêne massif pour y choisir sa tenue du jour.
Anna, que plus rien ne retenait dans le lit, se redressa pour mieux observer l’endroit : le sol – du parquet – était recouvert d’un couteux tapis oriental ; sur un bureau – lui aussi en chêne massif, comme sans doute tout le mobilier – à côté d’une lampe à huile se trouvait une magnifique machine à écrire ainsi qu’un globe et plusieurs instruments d’astronomie et de mesure. Difficile de croire qu’ils appartenaient à une enfant de son âge. Malgré l’absence de toile, une palette de gouache traînait négligemment sur une commode. Anna n’y fit cependant pas vraiment attention.
À cet instant, son regard était happé par l’immense miroir se trouvant au-dessus du meuble et qui s’apparentait bien plus à une fenêtre sur un autre monde. La chambre qu’il reflétait, bien plus lumineuse que dans la réalité, explosait de végétation : d’épais lierres offraient un baldaquin au lit, le tapis était couvert de mousse et le bureau envahi de jardinières fleuries. Néanmoins, parmi tout cela, le détail le plus intéressant de ce jeu des mille différences semblait être un violon accroché au mur du fond. Totalement absent de la pièce réelle, l’instrument semblait trop sombre et incongru pour la version du miroir.
« Qu’est-ce que tu regardes ? »
Sans qu’Anna s’en aperçoive, Alicia s’était déplacée juste derrière elle. La gamine avait troqué sa chemise de nuit blanche contre une pompeuse robe noire.
« Vous êtes en deuil ? questionna Anna.
— Qu’est-ce que vous racontez ? se moqua Alicia en singeant le ton sérieux de l’autre fille avant de reporter son attention sur le miroir. Alors tu regardais quoi ? »
À la fin de sa phrase, elle s’était brusquement tournée en direction d’Anna et son regard inquisiteur avait fini par convaincre cette dernière de répondre :
« Le violon. Il… il est à v… toi ?
— On pourrait dire ça, répondit Alicia, les yeux remplis d’espièglerie et de fierté. Je l’ai volé !
— Quoi ? Tu as volé un violon ? s’indigna Anna.
— Je l’ai fait pour une bonne raison ! répliqua l’autre fille. Il appartenait au Prince de Glace et lui s’en servait pour que de jeunes filles tombent amoureuses de lui afin de finalement leur dévorer le cœur, une fois celui-ci gelé ! »
Les yeux écarquillés, Anna ne sut pas tout de suite quoi répondre.
« Tu lui as vraiment volé son violon ? finit-elle par demander après plusieurs secondes.
— Oui, bien sûr ! s’insurgea Alicia. Pourquoi tu ne me crois pas ?
— C’est pas ça… balbutia l’autre fille. Juste… Tu es une enfant…
— Et alors ? On ne peut pas faire de grandes choses à notre âge ?
— J’ai jamais dit ça… seulement… »
Anna n’eut pas le temps de finir, car elle fut aussitôt coupée par un éclat de rire d’Alicia :
« Tu devrais voir ta tête ! s’amusa celle-ci avant de reprendre plus calmement. Je comprends que tu puisses être surprise, mais je t’assure que c’est moi qui l’ai volé. Attends, il faut que je te montre quelque chose ! »
Sur ce, elle se précipita près de son lit, et déplaça une planche de parquet pour en sortir une boîte. S’empressant de l’ouvrir, elle en montra le contenu à Anna
Celle-ci resta bouche bée devant le trésor qui se trouvait là. La boîte était remplie de pièces d’or, de bijoux ornés de diamants, ainsi que de pleins d’autres petites babioles aussi étranges que précieuses. Hypnotisée par ces merveilles, Anna s’apprêtait à en prendre une quand une voix de l’autre côté de la porte se fit entendre :
« Mademoiselle, êtes-vous prête ? Votre sœur vous demande. »
Le sourire plein de vanité d’Alicia disparut aussitôt. Pendant une seconde comme si la fillette avait oublié quelle émotion convenait à cette situation, ce fut une grimace de pure haine qui le remplaça avant d’être elle-même supplantée par une mine soucieuse, quoique très sympathique.
« Apparemment, je dois y aller ! s’excusa-t-elle prudemment en commençant à ranger la boîte.
— De toute façon, je dois aussi partir ! mentit Anna en reculant vers la fenêtre. »
La retenant par le bras, Alicia lui demanda d’une voix pressée :
« Ce soir, tu reviendras ? »
À son ton, cela ressemblait plus être une indication. Néanmoins, il était évident qu’Alicia attendait une réponse, aussi Anna hocha légèrement la tête et, ravie, sa nouvelle amie sortit.
Quand Anna réapparut à la fin de la journée, Alicia l’attendait.
« On va manger ? »
Là encore, la question cachait clairement une affirmation. D’ailleurs, sans attendre de réponse, Alicia lui tira le bras pour l’entraîner hors de la pièce.
Ainsi, avant qu’Anna n’ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait, elle se retrouva dans l’office, assise sur un long banc en bois. Alicia, à côté d’elle, paraissait toute fière de son exploit de vitesse. Elle ne disait rien, mais ses yeux pétillaient de malice.
L’autre fille allait lui demander comment elle avait fait, mais en fut empêchée par une voix venant de derrière elle :
« Vous vous êtes fait attendre. Vos cousins ont déjà fini de manger. »
La personne qui avait parlé était une jeune femme portant un tablier. Pour appuyer ses propos, elle désigna deux enfants qui jouaient tranquillement avec une maison de poupée et des squelettes miniatures. Les explosant de leurs doigts fins, les gamins chantonnaient :
« Cadavre exquis
Vive les funérailles
Valse des fantômes
Et ronde des squelettes
Rentrer dans la danse
Mais attention à vous
Marchez sur un pied
On vous casse le tibia
Traversez l’un d’eux
Vous en perdrez la tête. »
Peu impressionnée par la funeste comptine, Alicia répondit à la fille de cuisine :
« Désolée, j’attendais Anna !
— Bien sûr, mademoiselle ! répondit l’adolescente avec un sourire espiègle en posant un œuf à la coque devant la fillette.
— Et Anna ? demanda cette dernière avec autorité, en désignant sa nouvelle amie.
— Bien sûr, mademoiselle ! » s’amusa la fille de cuisine en s’exécutant.
Elle partit ensuite en riant sous cape. Se tournant alors vivement vers Alicia, l’autre fillette demanda :
« Pourquoi rigole-t-elle ? Elle se moque de moi ?
— Non, c’est de moi qu’elle se moque, répondit sèchement son amie. Ignore-la ! »
C’était plutôt difficile, car la jeune femme riait maintenant à gorge déployée avec sa patronne et furent bientôt rejointe par une autre domestique. Mal à l’aise, Anna ne mangea pas son œuf et le laissa à Alicia qui, le finissant avec plaisir, déclara haut et fort pour que tout le monde entende :
« Décidément, je n’aime pas manger dans l’office, c’est horriblement malfamé. Allons à l’étage ! »
Et sur ce, avec la prestance d’une princesse, elle se leva et commença à partir. Un peu honteuse des paroles de son amie, Anna la suivit néanmoins. Passant devant la domestique, elle lui lança un fragile sourire de sympathie, mais celle-ci l’ignora et lança plutôt à Alicia :
« Vous retournez dans…
— Ma chambre ! Oui, je sais ! » la coupa la fillette avec insolence.
Elle accéléra ensuite le pas pour monter à l’étage et Anna la suivit avec peine. Arrivée en haut des escaliers, la fillette chercha son amie pour finir par la trouver dans le couloir devant un grand portrait. Il représentait un homme élégant, à l’air sévère, aux cheveux roux sauvagement coiffés sous un bandeau et portant un sabre à sa ceinture.
« C’est mon papa ! expliqua Alicia avec une admiration sincère.
— C’est un pirate ? questionna Anna avec étonnement.
— Non, flibustier ! Il travaille pour la couronne ! répliqua son amie avant de reprendre sur un ton où perçait à présent une légère tristesse. Malheureusement, pour l’instant, il est en mission et je ne sais pas vraiment quand il reviendra. »
Touchée par ces mots, Anna tenta d’offrir un bras réconfortant à l’autre fille, mais aussitôt celle-ci se détourna pour reprendre sa marche et lancer à son amie :
« Viens, j’ai quelque chose d’amusant à te montrer !
— Mais tu as dit que…
— Je sais, mais c’est pas grave, on en aura pas pour long ! »
Et aussitôt, elle s’élança dans le couloir sans laisser à son amie le temps de riposter. Celle-ci dut une fois de plus se contenter de la suivre. Elle retrouva ainsi Alicia agenouillée devant une porte fermée d’où s’échappait de la musique.
« C’est le salon de musique ! lança cette dernière en l’encourageant d’un geste à s’assoir à côté d’elle. »
S’exécutant, Anna demanda :
« Pourquoi tu chuchotes ? Pourquoi on ne rentre pas à l’intérieur ? »
Cette dernière question était celle qui préoccupait le plus la fillette. Après tout, à quoi cela servait-il de venir simplement se poster devant une pièce pour ne pas y entrer ?
« Chut, tu vas voir ! »
Et sur ce, elle laissa la serrure à son amie pour qu’elle puisse voir ce qu’il se passait à l’intérieur. Derrière, des hommes et des femmes de tous âges discutaient entre eux sous l’œil bienveillant des derniers rayons de soleil de cette journée. Tout de noir vêtus, ils semblaient prendre une de ces collations auxquelles les adultes avaient le droit avant de passer au dîner.
« Qu’ils sont élégants ! commenta Anna qui admirait surtout les robes à sombres volants des filles.
— Ce sont des monstres, » riposta Alicia avec une certaine nonchalance.
L’ignorant, Anna reprit son espionnage. Des bribes de conversations lui parvenaient à présent, mais ayant beaucoup de mal à tout comprendre, elle finit par se tourner vers son amie pour lui demander :
« Qui est ce Jack dont tout le monde parle ? »
Fronçant les sourcils, son interlocutrice répondit sombrement :
« Le Prince de Glace !
— Comment ? ne put s’empêcher de s’exclamer l’autre fille.
— Chut, je t’ai dit ! la rabroua Alicia.
— Mais…
— Je ne sais pas moi, ce sont des monstres ! Donc c’est normal qu’ils veuillent un autre monstre pour se marier avec leurs filles monstres ! »
Sous les yeux d’Anna, les personnes du salon de musique se métamorphosèrent alors légèrement : un œil disparut, un autre se déplaça pour aller se loger sur un front, des tentacules apparurent ou des pinces vinrent remplacer des bras.
« C’est vrai ! s’exclama la fillette. Je le vois.
— La pire, c’est la pianiste ! » répliqua alors son amie.
Cherchant la personne en question, Anna finit par découvrir, un peu cachée par une armure décorative, une jeune femme aux longs cheveux blond vénitien leur tournant le dos. Jouant sérieusement, elle semblait isolée du reste du groupe. Elle paraissait même un peu triste. La fillette allait évoquer son observation à Alicia, mais celle-ci commença à pester :
« Elle m’a déjà enfermé dans un miroir ! Elle mériterait de passer par la fenêtre. Ils le mériteraient tous ! »
S’arrachant à l’observation du salon de musique pour se tourner vers son amie, Anna découvrit alors un regard noir qui aurait sans doute pu transformer n’importe qui en statue. Il ne disparut même pas quand une voix courroucée appela la jeune fille :
« Mademoiselle ! Je croyais que vous deviez retourner dans votre chambre ! »
Déjà bien énervée, Alicia allait cracher une méchanceté au visage de la domestique qui venait d’arriver quand quelqu’un l’en empêcha :
« Dolores, je doute qu’il y ait vraiment besoin de gronder Ali ! Elle voulait juste participer aux activités des grandes personnes ? N’est-ce pas Ali ? »
Pour toute réponse, Ali serra les poings à s’en blanchir les phalanges. Surprise, Anna se retourna pour connaître l’identité de la personne qui venait de donner de telles émotions à son amie. Elle découvrit alors un magnifique jeune homme aux cheveux blonds et au sourire tendre. Sa beauté avait de toute évidence un effet incontestable sur la domestique qui se mit aussitôt à bégayer :
« Mademoiselle… Adélaïde tient à ce que sa sœur ne se couche pas trop tard.
— Pour Adèle, j’en fais mon affaire ! sourit le nouvel arrivant. Je vous promets que rien ne vous sera reproché !
— Très bien Lord Miller, » répondit la domestique dont le trouble était plus que visible.
Ne s’en rendant sans doute pas compte, le jeune homme déclara alors :
« Appelez-moi Jack comme tout le monde. »
Entendant ce prénom, Anna se raidit aussitôt et Alicia lança :
« Finalement, je vais simplement aller dormir. »
La fillette allait sans doute repartir à la vitesse de l’éclair comme elle en avait l’habitude, mais aussitôt, la jeune pianiste sortit du salon, folle de rage. Cette colère était d’autant plus effrayante que ce n’était pas des bras qui sortaient des manches de sa tunique, mais des tentacules. Les jetant sur Alicia, la pianiste attrapa violemment la fillette en lui lançant :
« Je savais que tu n’en ferais qu’à ta tête !
— Elle ne faisait rien de mal, Adèle ! tenta de la calmer Jack.
— Elle sait parfaitement qu’elle n’avait pas à venir !
— J’allais partir ! protesta la gamine en se dégageant.
— C’est pour ta sécurité ! Pourquoi tu n’écoutes jam… »
Soudain, la jeune femme s’interrompit, soufflée par une gifle qui la projeta au sol. Pendant la dispute, un homme à pince de crabe en avait profité pour sortir du salon de musique et donner sa claque à Adélaïde. Il était suivi d’une adolescente au regard mauvais, ce qui n’était pas peu dire étant donné qu’elle possédait trois fois plus d’yeux que la plupart des gens. Son expression s’adoucit légèrement quand elle vit Jack, mais le naturel revenant au galop, ce fut un sourire sadique et plein de dents qui apparut quand l’homme-crabe attrapa les cheveux d’Adèle avec sa main normale.
« Combien de fois, faudra-t-il te dire de bien te comporter ? » s’énerva-t-il.
Pour toute réponse, la jeune femme afficha une grimace de dégoût. Ce fut assez mal pris par l’homme crabe au vu de comment il secoua la tête de la jeune femme en criant :
« Alors ? Lord Miller attend des excuses !
— Non, pas du tout ! » s’exclama Jack.
Mais à peine eut-il prononcé ces mots qu’Adèle fut projetée à ses pieds. La jeune femme se redressant comme elle le pouvait supplia du regard le jeune Lord pour qu’il l’aide à se relever. Mais celui-ci, figé comme une statue de glace, ne fit rien, et regarda mal à l’aise les curieux qui étaient sortis du salon de musique. Se relevant alors seule avec difficulté, Adèle jeta un faible regard de mépris à l’assemblée qui fut pris pour de la simple fatigue.
« Je suis navrée d’avoir eu une conduite si odieuse, déclara-t-elle. Puis-je me retirer dans ma chambre ?
— Vous pouvez, » lui autorisa l’homme à pince de crabe.
Il s’adressa ensuite à l’adolescente aux yeux multiples, apparemment nommée Abigail et lui confia le soin d’emmener Jack dans le salon de musique. Tâche que la jeune fille fit avec un plaisir évident.
« Quant à toi, Al… »
L’homme crabe eut à peine le temps de prononcer cette syllabe que la fillette avait déjà disparu du couloir, en entrainant dans sa suite Anna qui encore une fois ne comprit pas quel chemin elles empruntaient. Elles arrivèrent cependant à la chambre d’Alicia et cette dernière, visiblement éprouvée par la soirée, alla se coucher dans son lit sans même enlever son imposante robe noire.
Ne sachant pas quoi faire, Anna commença à reculer dans l’idée de sortir, mais son amie l’interpella alors :
« Non, reste ! Ne me laisse pas seule avec eux tous ! »
Alors Anna resta. Avec précaution, elle se mit elle aussi sous les couvertures et, tentant de réconforter son amie, lança :
« Finalement ce Jack n’a pas l’air si terrible, il semble seulement un peu lâche !
— Oh, formidable ! répondit Alicia avec sarcasme. Cela change tout ! »
Un petit silence s’étira ensuite. Anna songea à s’excuser auprès de son amie, mais elle se rendit assez vite compte que celle-ci dormait déjà et s’endormit juste après.
Cette nuit-là, Anna rêva qu’elle était une adulte, une chevaleresse plus précisément. Elle portait une belle armure ornée et une épée à la ceinture. Elle était dans le salon de musique face à tous les monstres qu’il contenait. Ceux-ci, encore plus horribles que dans la réalité, la regardaient avec mépris en ricanant et murmurant entre eux. Anna, cependant, les ignora. Son regard était absorbé par le fond de la salle où Alicia, si grande qu’elle ressemblait un peu à Adèle, attendait dans un miroir. Prête à sauver son amie, Anna voulut sortir son épée de son fourreau, mais son bras resta coincé. Elle était dans l’armure ornementale à côté du piano. La jeune fille tenta quelque peu de bouger, mais rien ne se passa. Puis soudain, Alicia sortit de son miroir et d’un geste de la main fit léviter les monstres de la pièce pour les jeter un par un à travers la fenêtre ouverte. Toujours figée, Anna vit alors la silhouette de Jack se faufiler à l’intérieur de la pièce pour aller rejoindre Adèle qui, apeurée, s’était réfugiée sous son piano. Mais au moment où le jeune homme allait se glisser sous cet abri de fortune, Alicia le fit léviter pour le faire prendre feu d’un claquement de doigts. Alors le garçon de glace se mit à fondre en inondant la pièce, noyant Anna qui ne pouvait bouger.
La fillette se réveilla en pleurs, seule dans une petite chambre miteuse, pleine de courants d’air. Ces derniers venaient d’une fenêtre à la vitre cassée et bouchée à la va-vite avec une planche en bois, ce qui rendait la pièce assez sombre malgré la matinée bien avancée.
« Alicia ! cria Anna. »
Malheureusement seul le silence lui répondit.
Les yeux plissés pour faire face à la pénombre, la fillette scruta la pièce, mais ne reconnut rien. La chambre dans laquelle elle se trouvait n’aurait pas pu être plus opposée à celle d’Alicia. Le mobilier réduit à un lit et une armoire était infesté de vers et le sol était couvert de tubes de peinture. La seule décoration de la pièce était un petit tableau représentant une chambre fleurie.
La peinture n’était pas laide en soi, mais ce n’était pas non plus un chef-d’œuvre ; les traits étaient maladroits et le matériel utilisé pas de très bonne facture. Anna, qui avait des connaissances en art limitées, trouva simplement l’œuvre assez triste et étrange. Il y avait un élément en particulier au milieu de la toile qui était trop sombre pour que l’on comprenne vraiment ce que c’était, mais qui se distinguait malgré tout du reste de l’œuvre. Il semblait presque collé par-dessus la peinture. Se forçant à ne pas y toucher, Anna se contenta de se concentrer pour mieux en déceler les détails. Si seulement il y avait plus de lumière !
Malheureusement, la pièce ne possédait ni lampe ni bougie. Ainsi, la fillette continua-t-elle à se massacrer les yeux sur la toile. Finissant par abandonner, elle allait tout simplement décoller le morceau l’intéressant, quand une voix se fit entendre à l’extérieur de la chambre. Mais pas n’importe laquelle : si Anna se souvenait bien, elle appartenait à la cuisinière. Étant donné que cette dernière connaissait Alicia, elle saurait certainement la renseigner. Se précipitant pour sortir de la pièce, Anna se retrouva dans un couloir menant directement à l’office.
Elle y croisa les deux enfants, vit la veille, qui remontaient à l’étage. Comme toujours, ils jouaient. Seulement, ils avaient troqué leurs squelettes miniatures contre de jolies poupées et avaient changé les paroles de leur chanson qui à présent disait :
« Chapeau de paille
Vive les amoureux
Adèle la plus belle
Tout le monde la veut
Sans plus attendre
Jack la demande
Sans plus tarder
Ils vont se marier
Au mois de décembre
Une jolie petite chambre
Au mois de janvier
Un joli petit bébé
À eux la liberté ! »
Cette comptine, bien que plus mignonne que celle chantonnée la veille, ne semblait pas faire l’unanimité. Dans l’office, la cuisinière qu’Anna avait entendue plus tôt rabrouait ainsi son assistante, l’accusant d’être à l’origine des paroles de la chanson.
« Mais c’est pas moi ! protesta la jeune femme. Ces gamins sont beaucoup plus intelligents et lucides qu’ils n’y paraissent, ils sont tout à fait capables de comprendre par eux-mêmes ce qu’il se passe !
— Ou alors ils vous ont simplement entendu ce matin quand vous ragotiez avec Dolores ! répliqua la cuisinière d’un ton sévère.
— Elle gloussait comme une dinde depuis hier, car Lord Miller s’est souvenu de son prénom et lui a sottement demandé de l’appeler par le sien alors je lui ai rappelé quelle était sa place dans cette maison, s’énerva la fille de cuisine avant d’ajouter plus bas. Puis la discussion a un peu dérivé…
— Sur des sujets à haute teneur morale, je suppose ? »
Au vu du regard que porta soudainement l’adolescente à ses chaussures, elle était bien coupable de ce dont sa supérieure l’accusait. Quoi que cela puisse être. Anna, cachée derrière un meuble, ne comprenait pas vraiment les tenants et aboutissants de cette dispute, mais était prête à rester le temps qu’il faudrait pour les comprendre.
« Que se passera-t-il quand leur père les entendra chanter cette comptine à votre avis ? continua la cuisinière avec reproche.
— Il pensera sans doute qu’ils ont trop d’imagination et n’ira pas chercher plus loin !
— Ou alors fera-t-il le lien avec d’autres rumeurs et…
— Il frappera sa nièce jusqu’à ce qu’elle ne se relève plus afin que Lord Miller s’intéresse enfin à Miss Abigail ! explosa la fille de cuisine avec dégoût. Comme s’il y avait besoin de ça ! Si jamais Lord Miller finit par engrosser Mademoiselle Adélaïde, jamais ce lâche n’aura le cran de s’opposer à ses parents pour les mettre au pied du mur. »
L’adolescente finit en larmes et la cuisinière s’approcha d’elle pour la prendre dans ses bras.
« Ça va aller, ça va aller… Moi aussi, je m’inquiète pour Mademoiselle Adélaïde !
— C’est si injuste ! continua de s’énerver la jeune femme. Si Monsieur n’était pas… Son frère est vraiment un monstre !
— Je sais, mais seul lui peut hériter, tenta de la calmer sa patronne en passant une main dans ses cheveux. Pour l’instant tout ce que nous pouvons faire, c’est soutenir de loin notre petite protégée ! »
Ces mots semblèrent apaiser la jeune femme qui, séchant ses larmes d’un revers de la main, demanda :
« Vous ne m’en voulez plus pour la comptine ?
— Disons qu’elle est toujours mieux que celle qu’Alinor leur a apprise hier.
— Cette gamine est folle ! rigola franchement la fille de cuisine.
— Juste seule et perdue, rectifia la cuisinière. La vie est aussi dure avec elle et elle tente simplement d’y faire face du mieux qu’elle peut. »
Puis, d’un geste, elle invita son assistante à reprendre son travail.
Ne voulant pas révéler qu’elle les avait espionnées pendant tout ce temps, Anna repartit donc discrètement en arrière. Maintenant qu’elle avait trouvé l’office, la fillette n’aurait aucun mal à se rendre dans les autres lieux déjà présentés par son amie. Ainsi, montant un escalier, elle arriva devant le portrait qu’elle avait vu la veille. Cependant, certains détails étaient étrangement différents. L’homme sur le tableau, loin d’être un flibustier comme elle l’avait cru, avait l’air malade. Son teint était blafard, ses cheveux roux blanchis par la fatigue. La sévérité qu’affichait l’homme n’était qu’un masque servant à cacher sa souffrance, et ce qu’Anna avait pris pour un sabre n’étaient en fait qu’une canne. Dernier détail des plus importants et que la fillette n’avait pas remarqué plus tôt : le coude posé entre une machine à écrire et un globe. L’homme était dans la chambre d’Alicia et s’appuyait sur son bureau.
Se penchant un peu, Anna se mit à lire la petite plaque dorée qui se trouvait en dessous et indiquait : feu Sir Henry Beckett dans sa chambre.
Chamboulée par cette révélation, Anna resta quelques secondes devant le tableau quand un cri retentit un peu plus loin dans la galerie. La gamine crut d’abord que quelqu’un l’avait remarqué et l’avait prise pour une voleuse, mais un nouveau hurlement en provenance du salon de musique lui indiqua qu’il n’en était rien. C’était la voix d’Alicia.
Courant vers l’origine du cri, Anna arriva comme la veille devant une porte close. Elle se pencha alors vers la serrure et découvrit à l’intérieur de la pièce, en plus de son amie, Jack et Adèle. Cette dernière semblait furieuse et tenait sa sœur par la racine des cheveux d’une main. De l’autre, elle agitait de manière menaçante un petit miroir de poche.
« Pour la dernière fois, où as-tu mis ma lettre ?
— Mais quelle lettre ? demanda Alicia avec une insolence indiquant qu’elle savait exactement de quoi parlait son aînée.
— Celle que Jack m’a envoyée de Vienne !
— Adèle… tenta d’intervenir le concerné. Ce n’est qu’une carte postale achetée à l’entrée de l’opéra ! J’ai juste écrit…
— C’était un courrier privé, elle n’avait pas à le voler !
— Alors tu aurais dû le prendre plus rapidement ! répliqua la gamine. Si tonton l’avait trouvé… »
La petite peste n’eut pas le temps de finir sa phrase que déjà elle se retrouva la tête appuyée contre le mur – et, plus précisément, contre le dos ouvragé du petit miroir.
« Cette fois, tu es allée trop loin Alinor ! »
Entendant ce prénom, Anna recula, effarée. On lui avait menti ! Sa meilleure amie… sa seule amie lui avait menti sur son prénom et la fillette était à peu près certaine que ce n’était pas seulement sur ce sujet. Se précipitant dans les escaliers, Anna retourna dans la minuscule chambre qu’elle avait quittée même pas une demi-heure plus tôt. Cette fois-ci elle n’eut aucune hésitation à arracher de la toile l’élément qui l’intriguait pour l’amener vers un coin un peu plus lumineux où mieux l’examiner. Comme elle s’en doutait, dessus était représenté un violon noir.
Celui censé appartenir à Jack, le Prince des Glaces, et qu’Alicia avait prétendu avoir volé pour qu’il arrête de geler les cœurs de ses amoureuses.
Au dos de la carte, à moitié effacée par de la colle, se trouvait la fin d’un « Je t’aime ».
Anna se précipita alors vers le lit et commença à vérifier le plancher et rapidement une latte plus lâche que les autres vint à lui confirmer ce qu’elle savait déjà. En dessous se trouvait une boîte pareille à celle qu’Alicia lui avait montrée la veille. Son contenu néanmoins était bien différent. Ainsi les bijoux et pierres précieuses avaient laissé place à une multitude de babioles sans valeur qui faisaient la richesse des collections d’enfants. En fouillant un peu, la fillette finit par trouver le reste de la carte postale au milieu de cailloux et d’épingles.
Les pièces du puzzle commençaient à s’emboîter.
Cette minuscule chambre était celle d’Alinor et ne pouvant pas le supporter, la fillette l’avait réinventé à l’image de celle de son père. Ainsi le petit tableau représentant une chambre fleurie était devenu un grand miroir menant à un autre monde bien plus merveilleux. Et cela marchait pour bien d’autres choses : la boîte sous le plancher contenait des trésors inestimables. Henry Beckett n’était pas mort, mais en voyage. Mieux : il s’agissait d’un flibustier travaillant pour la couronne. Et ce qui ne pouvait pas être embelli avait été savamment enlaidi. Les adultes violents, méchants, cruels, transformés en monstres. Jack Miller, le lâche qui finirait soit par enlever Adèle loin de sa sœur, soit par détruire sa vie, métamorphosé en prince de glace ne cherchant qu’à dévorer le cœur de jeunes filles innocentes. La réalité était insupportable et terrifiante, Alinor avait donc pris parti de la rendre aussi horrible que magnifique.
Comme l’avait dit la cuisinière, Alinor essayait simplement de faire face à ce qui lui arrivait, car elle était seule et perdue.
C’est triste ! pensa Anna en continuant de fouiller la boite.
Elle finit par tomber sur une image de bon point représentant une certaine Sophie de Réan. Seulement la fillette sur l’image, c’était elle avec son teint blafard, ces cheveux sombres coupés court et sa trace de charbon sur la joue qui en deux jours n’avait pas disparu.
Anna lâcha l’image, elle venait d’avoir une révélation.
Elle repensa à la veille, aux rires à moitié couverts des domestiques, comme si sa présence était une farce. Et peut-être que d’une certaine manière, c’était bien le cas. Elle n’avait parlé à personne en dehors d’Alinor et personne n’avait demandé ce qu’elle faisait là. Surtout, malgré leur absurdité, elle avait cru chaque mensonge de son amie et pire, les avait vus comme s’ils étaient réels.
Tous ces éléments mis bout à bout lui faisaient très peur, car alors ils signifiaient…
Non, ça ne pouvait pas être cela !
Prise de nausée, la fillette précipita vers la fenêtre pour essayer d’enlever la planche qui la bloquait. Il fallait qu’elle parte. Tout de suite.
Malheureusement, il était trop tard, Alinor était déjà dans la pièce. Se retournant, Anna vit que le front de son amie était marqué par le dos du petit miroir d’Adèle. Ainsi, de jolies arabesques coupaient en deux des rides de tristesse. D’une voix hachée, la fillette demanda :
« Tu es au courant, n’est-ce pas ? »
Anna secoua la tête. Elle allait trouver un mensonge et tout redeviendrait comme avant. Malheureusement, ses lèvres refusaient de bouger et la peur dans ses yeux la trahissait. Ses découvertes et révélations ne pouvaient souffrir d’aucun retour en arrière. Alors comme si elle lisait dans les pensées de son amie et comprenait toute la tragédie qui était en train de se jouer dans la tête de cette dernière, Alinor murmura avec regret :
« Je suis désolée, mais je ne suis pas encore prête. »
Comme souvent, Agatha était penchée sur le miroir de la commode, fascinée par cette petite fille assise sur le lit de la chambre fleurie.
« Si tu tombes dans le miroir, ne compte pas sur moi pour t’en sortir ! la prévint Alicia qui venait de rentrer.
— Oui, oui ! répondit l’autre fille en se reculant précipitamment avec l’impression d’avoir désobéi une règle tacite. »
Car, si elle était fascinée par la gamine du miroir, son amie, quant à elle, la regardait toujours avec un certain malaise. C’était plutôt normal. De ce qu’avait compris Agatha, la fillette du miroir y avait justement été enfermée à vie par les monstres qui, par ce biais, avaient espéré plier Alicia à leur volonté. Évidemment, cela n’avait pas marché et la gamine continuait de faire les quatre cents coups. Ainsi, ce fut avec un sourire plein d’espièglerie qu’elle lança à Agatha :
« Allez, viens ! Voyons ce qu’on pourrait dérober dans la chambre d’Adèle ! »
Ravie par cette proposition, Adèle étant presque aussi fascinante que la fille du miroir, Agatha s’empressa de sortir de la chambre. Pour une fois plus calme, Alicia, quant à elle, prit le temps de jeter un œil au miroir pour lancer au moment de fermer la porte :
« À plus tard, Anna ! »