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Écrit par Katsia
Nouvelle
Publié le
27/05/2023
Quand Mme Lefèvre, la CPE, entra dans le bureau du proviseur, celui-ci était en pleine bataille avec une migraine. D’après son médecin, elle était due à la faim mais c’était assez incompréhensible étant donné qu’il avait mangé un repas tout à fait correct, un quart d’heure auparavant.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il poliment en tentant de cacher sa douleur.
— On a les témoignages de Mathis Cassander, Kate Riptis et Vincent Lie par rapport à… ce que vous savez.
Le « ce que vous savez » désignait les feux d’artifice allumés sur le toit du collège, par les élèves susnommés, quelques jours plus tôt. En sa charge de proviseur, M. Raillance avait passé la semaine à gérer les retombées de l’incident en répondant au téléphone à des parents apeurés ou en débattant avec les surveillants des mesures à prendre pour éviter un nouvel évènement comme celui-ci. Il en savait donc gré à sa collègue de ne pas avoir directement mentionné les feux d’artifice mais comme à chaque évocation de l’incident, un étrange agacement l’agitait et augmentait légèrement la puissance de sa migraine. Ce fut donc avec beaucoup moins de sympathie qu’il aurait voulu qu’il répondit :
— Et alors ? Ils doivent avoir leur conseil de discipline demain, je les découvrirai à ce moment-là !
— C’est juste que j’ai pensé que vous voudriez les voir plus tôt, répondit la CPE en lui tendant un petit tas de feuilles. Ils sont assez… particuliers !
— Comme tout ce qui concerne ces trois élèves ! rétorqua M. Raillance en prenant néanmoins les papiers pour les lire.
« Témoignage de Mathis Cassander de 5ième A :
Promis, je voulais vous prévenir pour le feu d’artifice qui au passage n’en était pas un. En fait, c’était plutôt une explosion de magie qui serait arrivée même si on n’avait pas été là puisqu’elle provenait du combat d’Alice et du démon de l’entre-monde.
Donc vous ne m’auriez certainement pas cru vu que vous ne nous croyez jamais ! Mais promis, je voulais vous prévenir. Rien que pour éviter cette situation. Après tout, qui serait assez bête pour annoncer la date et le lieu de son propre crime… Sauf Vincent mais le truc de la peinture fraîche, ça compte pas.
Si je ne vous ai pas prévenu pour les feux d’artifice (qui n’en sont toujours pas), c’est parce que Vincent m’a dit de pas le faire. D’après lui, ça ne pouvait que nous apporter des ennuis :
Vous n’intervenez pas, l’explosion des feux d’artifice arrive, on est accusé.
Vous intervenez au moins par prévention, on ne peut pas accéder au toit, on ne peut pas aider Alice à se défendre contre le démon de l’entre-monde mais l’explosion de feux d’artifice a été si bizarre qu’on est quand-même accusé d’y être pour quelque chose.
Au final, on a donc choisi de rien vous dire en sachant qu’on serait de toutes façons accusés et punis pour rien comme d’habitude. »
A la fin de la lecture de ce premier témoignage, le proviseur s’empressa de revenir en haut de la petite feuille pour tenter une nouvelle fois de déchiffrer ces pattes de mouche. Au bout de trois tentatives, il dut cependant s’admettre vaincu. Le contenu du témoignage de Mathis Cassander n’avait pas plus de sens que son écriture malgré le fait évident que l’élève paraissait sincère. Il nota néanmoins sur un post-it que le garçon semblait croire que ces feux d’artifices avaient un lien avec une autre bêtise de Vincent Lie ayant consisté à faire disparaître la pancarte : « Attention peinture fraîche » d’un mur mais rien n’était moins sûr tellement ce récit était fouillis. Il serait cependant toujours mieux que les deux autres, le proviseur les savait par avance au mieux sarcastiques, au pire insolents. Ce fut donc presque sans surprise qu’il les découvrit :
« Témoignage de Kate Riptis (4°E)
Je voulais voir si mes nouveaux feux d’artifice fonctionnaient. Pour en essayer quelques-uns, je suis donc allée sur le toit avec Vincent et Mathis. C’était une idée idiote car on est des idiots donc pardon, on recommencera plus.
C’est bien la réponse que vous attendez ? »
« Vincent Lie 3C
Je ne témoignerai pas pour la simple et bonne raison que vous vous êtes déjà fait une idée de qui j’étais. Pour vous, Vincent Lie est un menteur, manipulateur, effronté et insolent de surcroît qui fait semblant d’affronter des moulins à vent pour pouvoir mettre le bazar à côté. Dans ces conditions, à quoi ça sert que j’expose mon point de vue :
Si je mens pour correspondre à l’image que vous vous faites de moi : vous me punissez.
Si je dis la vérité : vous me punissez et au mieux vous me punissez aussi pour mensonge, au pire vous m’envoyez encore voir la psy du collège pour mythomanie. »
Fatigué d’avoir encore une fois raison, M. Raillance poussa un long soupir. A quoi bon multiplier les secondes chances pour ces élèves ? De toutes évidences, ils n’en avaient que faire !
— Ces témoignages n’ont rien de particuliers ! finit-il par lancer à la CPE. En tous cas, pour moi, ils correspondent totalement à ce que nous ont habitué ces trois élèves.
— Il y en a un dernier, prévint Mme Lefèvre.
— Comment… ?
Ses yeux tombèrent sur les feuilles restées dans sa main qu’il n’avait toujours pas lues et il s’interrompit. Les observant un peu mieux, il se rendit compte qu’il y en avait au moins trois accrochées entre elles par une agrafe et remplies recto-verso à l’ordinateur par quelqu’un qui s’était amusé à écrire en taille dix. Cherchant le nom de l’auteur, M. Raillance finit par le trouver en haut de la première page, écrit aussi petit que le reste. Ainsi, on pouvait lire : « Témoignage d’Alice Wonder (quatrième E) ».
C’est donc elle, la Alice dont parlait Mathis Cassander ?
— C’est une nouvelle élève, anticipa la CPE. Elle est en quatrième comme Kate Riptis, je crois même qu’elles sont dans la même classe. Vincent Lie a insisté pour qu’elle témoigne en prétendant que tout ce qu’ils ont fait était pour elle.
Maintenant que Mme Lefèvre en parlait, il se rappelait avoir accueilli, un mois plus tôt, une nouvelle élève accompagnée de ses parents. Mais de ce dont il se souvenait, jamais il n’aurait imaginé la jeune fille devenir amie avec Vincent et sa bande.
— Une quatrième mousquetaire, donc, commenta-t-il autant pour lui-même que pour la CPE.
— Peut-être… Je ne sais pas… Tout ce qu’elle raconte dans son his… témoignage est assez étrange.
Connaissant les trois autres, M. Raillance n’en doutait pas. Cependant, il était toujours intéressant de lire son témoignage pour savoir à quel point elle essaierait de les prendre pour des truffes en évoquant l’Atlantide, les fantômes, une pluie de météorites magiques ou on ne savait quoi encore. Partant donc avec cet état d’esprit, il commença sa lecture :
« Même si tout le monde prétend le contraire, je sais que c’est un test.
De votre côté, si je défends le club des Incroyables, je suis leur complice.
De celui des Incroyables, toute information les enfonçant pourra être perçue comme une trahison. Vincent m’a dit que je pouvais raconter ce que je voulais car tous se sont déjà tiré une balle dans le pied. Je doute qu’il ait été très franc car pourquoi insister pour que je témoigne sinon ?
La situation est compliquée… très compliquée.
Malgré la soudaine disparition de mes cauchemars, je ne sais pas si je crois à la magie, pas si je fais confiance au club des Incroyables car même si je leur dois beaucoup, une part de moi se dit qu’ils ont pu m’utiliser pour s’assurer que je puisse leur servir d’alibi.
Aussi, même si certains passages ne seront peut-être pas crédibles, je vais vous raconter la vérité, telle que je l’ai perçue en tout cas.
Mais avant cela, un peu de contexte : depuis toute petite la plupart de mes rêves sont lucides et se passent dans un monde aux couleurs aquarelles, presque fantôme, qui ressemble étrangement au nôtre. Par le nôtre, je veux dire qu’il reprend en général la forme de la ville où je suis avec son mobilier urbain, ses chemins de traverses, ses particularités… Il y a même des voitures garées plus ou moins bien comme dans la réalité… Tout était désert ou presque. Si bien que le peu de personnes présentes me paraissaient familières. Enfin pas vraiment… Quand j’arrive dans mon rêve, il me semble que je sais qui ils sont et si je m’entends bien ou pas avec eux mais dès que je me réveille, j’oublie leurs noms et en grande partie leurs visages. J’oublie aussi pleins d’autres détails mais le peu dont je me souviens est souvent assez chouette : je peux voler dans les airs, on s’amuse à faire des bêtises dans la ville fantôme ou alors on va faire un goûter dans notre QG qui se trouve derrière la porte de mon armoire. C’est une sorte de hangar immense mais là aussi j’ai oublié à quoi il ressemblait précisément. Je sais néanmoins qu’il y a une cuisine, des hamacs, un coin repos avec des poufs, une bibliothèque et des jeux de société ainsi que des babioles un peu partout. A vrai dire, si je me rappelle autant de détails, c’est surtout parce qu’à mon réveil, je me précipite sur un carnet pour noter tous ces souvenirs. Ainsi tout ce que je vous ai raconté sur ce monde provient de bribes de souvenirs que j’ai pu garder et que j’ai essayé de rassembler pour que le résultat soit plus ou moins cohérent. Par exemple, si je sais que le hangar contient des hamacs, c’est uniquement car je me rappelle que quelqu’un m’avait prévenu que j’allais finir par m’en prendre un de plein fouet si je continuais à voler à l’intérieur.
Mais un jour, avec mes parents, on a déménagé ici et les cauchemars sont arrivés. Quand je les faisais, je me trouvais toujours dans le monde de mes rêves mais toutes ses couleurs avaient disparu. J’étais bloquée au collège, les issues du rez-de-chaussée étaient condamnées par un liquide noir, nébuleux et sûrement toxique ayant envahi l’extérieur. Aussi, j’étais en général poursuivie par un démon aux ailes noires, portant un masque avec pour symbole le même que celui sur du presse-papier du proviseur. »
Ce dernier interrompit alors sa lecture pour observer le fameux presse papier qui, pour être honnête, n’en était pas vraiment un. C’était plus une lourde babiole trapézoïdale et noire avec, sur chaque face, un cœur rouge croisant un pic blanc. La prenant pour la retourner, il lut la phrase qui se trouvait sous son socle et qu’il connaissait par cœur : « ceux qui trahissent la magie sont condamnés à dévorer celle des autres. » Sans cette maxime incongrue, peut-être aurait-il pensé que l’objet venait d’un casino ?
Malheureusement il avait beau fouiller sa mémoire, M. Raillance ne se rappelait plus comment il l’avait obtenu. En tous cas, il ne l’avait pas acheté, ce presse-papier était kitch à souhait même si, avec les années, il s’était habitué à sa présence sur son bureau. De plus, il adorait voir l’effet que l’objet avait sur les autres personnes qui, le jugeant totalement décalé avec le reste de la pièce, ne manquaient jamais de l’observer avec insistance. Le plus drôle était les élèves qui, inexplicablement attirés par le presse-papier, tentaient souvent de le toucher discrètement. D’ailleurs, il était très amusant de voir en quoi Alice Wonder l’avait transformé dans son témoignage même si M. Raillance avait du mal à imaginer ce que donnerait l’objet en masque et le reste du texte ne répondit pas à cette question.
« Au début, je ne savais même pas que je me trouvais dans le collège et les couleurs aquarelles de mes rêves avaient laissé place à un gris délavé et inquiétant. J’ai mis encore plus de temps pour me rendre compte que j’étais poursuivie car, dans mes premiers cauchemars, je me réveillais juste en sueur avec une incompréhensible peur au ventre. Puis, de plus en plus souvent, j’ai remarqué que quelque chose me suivait pour finalement découvrir qu’il s’agissait du démon. A la fin, je me souvenais de lui à chaque réveil mais cela était peut-être dû au fait qu’il semblait devenir de plus en plus malin à chaque cauchemar ; comme si, le jour, il peaufinait ses plans pour m’attraper la nuit. Pour vous donner plus de détails, à un moment, j’avais trouvé une planque pratiquement invisible dans une grille d’aération et, pendant quelques cauchemars, je m’y réfugiais pour que le démon ne me trouve pas. Malheureusement, une nuit, il m’a vue y aller et m’a attrapée. Le lendemain quand j’ai voulu m’y recacher, le démon m’y attendait.
C’était horrible, je n’avais plus aucun abri pouvant me dissimuler !
Pire, quoiqu’il arrive, le démon arrivait toujours à me retrouver pour planter ses ongles dans ma peau et me tirer sur des mètres de couloirs sans qu’il me soit possible de me réveiller.
Car oui, je ne pouvais pas me réveiller de ces cauchemars ou alors pas de mon propre chef. J’avais beau me concentrer pour y arriver, ça ne marchait pas. Seul le réveil de mon téléphone en était capable ; et encore, dans mes derniers cauchemars, il pouvait bien s'écouler cinq sonneries avant que je n’arrive à le faire.
Ainsi, je me suis levée tard de plus en plus souvent et je suis arrivée de plus en plus en retard au collège au point de finir par recevoir des heures de colle.
Et, croyez-moi ou pas, c’est à partir de là que commence notre histoire !
J’étais en heure de colle, les bras croisés sur un bureau, devant une feuille blanche qui, à la fin de l’heure, aurait dû rassembler mes réflexions sur « les notions de temps, de ponctualité et de l’image que je renvoie aux autres en ne les respectant pas ».
J’ai envie de souffler rien que d’y repenser. Mais bon, je suppose que l’avis que j’ai sur vos punitions ne vous intéresse pas.
Donc, j’étais en retenue et Vincent était assis juste derrière moi.
— Psst ! a-t-il fait pour attirer mon attention.
Bien évidemment, je savais qui il était. J’avais entendu parler de ses tours minables qu’il essayait de faire passer pour de la vraie magie et du fait que je ne devais sous aucun prétexte lui parler si je ne voulais pas expérimenter le suicide social. Bon, étant donné que ma classe m’avait déjà étiquetée comme petite intello à éviter à tout prix, je l’expérimentais déjà, mais mieux valait arrêter de creuser ma propre tombe.
Aussi, je l’ai ignoré et le garçon a retenté plusieurs fois d’attirer mon attention jusqu’à ce que la surveillante lui fasse remarquer qu’à cause du coup de la peinture fraîche, il ferait mieux de ne pas faire le malin et de rester discret. Il a répondu un trop respectueux : « oui, madame ! » qui indiquait clairement qu’il se moquait d’elle. Néanmoins, vu qu’elle ne pouvait rien dire, elle lui a simplement jeté un regard mauvais avant de retourner à son magazine.
Vincent a alors commencé à faire claquer sa langue de différentes manières, toutes plus bruyantes les unes que les autres. Excédée, je me suis retournée pour lui crier d’arrêter et toute la perm m’a regardée comme si une deuxième tête était apparue sur mes épaules. Seule la surveillante n’a rien dit et a gardé les yeux sur son magazine mais je crois qu’intérieurement elle souriait car j’avais fait taire Vincent.
C’était mal le connaître.
Avant que j’aie eu le temps de comprendre quoi que ce soit, le garçon a saisi mon épaule pour m’empêcher de me retourner et, de l’autre main, il s’est mis à fouiller son sac déjà ouvert pour en sortir mon carnet.
Celui où je notais tous mes rêves.
J’étais abasourdie, Vincent en a profité pour s’excuser, penaud :
— Désolé de t’avoir agacé, je voulais juste éviter de faire une heure de colle pour rien.
—Comment ? ai-je demandé avec véhémence en attrapant rapidement mon carnet pour le ramener à moi.
— Il se passe quoi si je dis que j’ai utilisé mes pouvoirs magiques ?
Énervée, j’ai commencé à me retourner malgré sa main toujours sur mon épaule.
— Ok, ok ! fit-il. Je t’ai vu l’oublier au CDI et je me suis permis de le prendre pour te le rendre.
Satisfaite de cette réponse, j’allais cette fois-ci vraiment me retourner quand il a ajouté :
— Je sais que tu fais des cauchemars.
— Ravie de voir que tu n’as aucun scrupule à lire les carnets des autres.
— J’ai fait ça car je m’inquiétais ! s’est-il justifié.
— T’es vraiment prêt à inventer n’importe quoi ! ai-je pesté en secouant la tête d’agacement.
— C’est Kate qui m’a dit que t’allais dans l’entre-monde… le monde aquarelle que tu décris, là ! a-t-il paniqué.
J’ai froncé les sourcils mais je ne me suis pas détournée. La surveillante devait à présent nous lancer des regards noirs car Vincent m’a pris mon carnet sans que je ne puisse rien faire. Il a ensuite écrit quelque chose dessus à toute allure, me l’a rendu avant de plonger son regard dans les feuilles qui s’éparpillaient sur son bureau. Je me suis retournée doucement et ai croisé le regard de la surveillante : j’allais encore avoir une heure de colle.
Sur le coin de la première page de mon carnet, Vincent avait écrit une adresse, qui était apparemment celle de Kate, avec en dessous une note : « Demain, 14h, sans faute, please ».
Étonnamment, j’y suis allée.
Plus précisément, j’ai demandé à ma mère de m’y emmener pour m’assurer que ça n’allait pas être un piège tordu ou quoi que ce soit.
Ça ne l’a pas embêtée car on était samedi et qu’elle était contente que je me sois faite une amie.
Mais enfin bref ! On y est donc allées et c’était bien la maison de Kate, et sa mère était aussi ravie de savoir que sa fille s’était faite une amie. Pourtant, à voir la tête impassible de cette dernière, ça ne lui faisait ni chaud ni froid que je sois là. Elle m’a néanmoins amenée dans sa chambre et il y avait déjà un garçon qui attendait. Ce n’était pas Vincent : il était bien plus jeune et petit. J’ai cru que c’était le frère de Kate mais en fait c’était Mathis. Il était ravi de me voir, voulait me poser plein de questions et moi aussi, j’en avais plein à poser. Malheureusement Kate nous a dit qu’il fallait attendre Vincent pour ça et Mathis a râlé que c’était nul car l’autre garçon était toujours en retard. Pour patienter, on a donc fait des jeux de société.
Vincent n’est arrivé qu’à seize heures.
Sacré retard !
Il a néanmoins fait comme si de rien était en lançant :
— Salut tout le monde ! Vous avez fait les présentations ?
— On t’attendait ! lui a rétorqué Kate.
— Ça c’est gentil.
Il s’est ensuite assis en tailleur parmi nous et a tapoté nerveusement ses genoux. Kate s’est levée et a expliqué en désignant ses amis :
— Donc nous sommes le club des Incroyables autant parce qu’on a des pouvoirs magiques que parce que personne ne nous croit. Mathis est un devin et, si tu n’en as toujours pas entendu parler, Vincent avait des pouvoirs…
— Comment ça « avait » ? s’est indigné Vincent. Je les ai toujours, ils sont juste moins puissants !
Kate l’a ignoré pour continuer :
— Quant à moi, je vois des choses invisibles aux yeux des autres.
— Comme quoi ? ai-je questionné intriguée bien malgré moi.
— Plein de trucs, ça va de l’aura des gens aux fées dans les forêts.
Elle avait dit ça sur le ton de la conversation et j’en étais resté bouche bée. La jeune fille avait pourtant l’air si terre à terre. Comme si elle lisait dans mes pensées, elle a répondu :
— Tu sais, il y a une grande différence entre croire en quelque chose qui n’existe pas et être la seule à voir quelque chose. Qu’est-ce que tu penserais si je disais que l’entre-monde est juste le fruit de ton imagination ?
J’ai mis quelques secondes à me rappeler que l’entre-monde était le mot qu’avait utilisé Vincent pour décrire mes rêves.
— Ben… que c’est vrai, ai-je répondu.
La jeune fille a émis un long sifflement avant de se tourner vers Vincent qui s’est défendu :
— Ne me regarde pas comme ça, je te l’avais dit, elle ne croit pas à la magie !
— Et comment on fait du coup ? a soupiré Kate. On peut pas la laisser dans cette situation !
J’ai demandé de quelle situation on parlait mais personne ne m’a écouté et Vincent a répondu à son amie :
— Bien sûr que non, pourquoi je l’aurais amené sinon ?
Kate lui faisait toujours les gros yeux alors il a repris :
— Bon, on peut peut-être déjà lui expliquer ce qui s’est passé jusqu’à présent pour qu’elle comprenne mieux. Peut-être qu’en chemin, elle se mettra à croire à la magie.
Avec Kate, on était pas du tout sûres de cela cependant Mathis s’était déjà levé pour commencer avec enthousiasme :
— Alors en fait, quand t’es arrivée après les vacances de la Toussaint, Kate a tout de suite remarqué que t’étais particulière sans savoir en quoi. Au fur et à mesure des jours, elle a compris, ça faisait comme avec Margot. Elle nous a prévenus que tu pouvais voyager dans l’entre-monde et Vincent a utilisé ses pouvoirs pour vérifier si c’était vrai.
— J’ai pris ton carnet ! m’a confirmé le concerné.
— J’avais saisi ! ai-je pesté.
— Ensuite, a continué Mathis. J’ai vu dans le futur que tu aurais une heure de colle alors j’ai prévenu Vincent et il s’est arrangé pour avoir lui aussi une heure de colle à la même heure. Pour ça…
— Ça va être trop long ! l’a interrompu Kate avant de s’adresser à moi. Si t’es vraiment intéressée, Nath de notre classe a tout filmé, si tu cherches peinture rouge et prof d’histoire sur Youtube, tu devrais trouver.
Agacé qu’on n’ait pas raconté son exploit, Vincent a soupiré avant de conclure :
— Et après, on s’est rencontrés en retenue. Du coup, maintenant tu sais tout. Des questions ?
A vrai dire, je ne savais pas trop. Aussi, ai-je été très étonnée de m’entendre demander :
— Qui c’est cette Margot ?
Tous se sont alors regardés et c’est finalement Vincent qui s’est dévoué pour expliquer :
— Comme toi, elle pouvait aller dans l’entre-monde, et là-bas, son armoire aussi menait à une sorte de grand QG et puis elle a commencé à faire les mêmes cauchemars que toi avec le démon qui a sur la tête son masque noir avec le pic et le cœur qui se croisent.
Agacée qu’il se permette d’évoquer mon journal qu’il avait farfouillé, je l’ai fusillé du regard et il s’est tu.
— Ok, ai-je commenté. Mais du coup si elle a vécu la même chose que moi, pourquoi elle n’est pas là pour me convaincre que vous ne vous foutez pas de moi ?
— Elle pouvait, est intervenue Kate. Mais maintenant, elle a disparu.
Aussitôt, il m’est bizarrement venu en tête des dizaines d’image de film parlant de disparition d’ados : murmures affolés et pas du tout discrets d’élèves ; chaise vide au milieu d’une classe où personne voulait s’asseoir car elle aurait été maudite ; page de journal virevoltant et se tournant miraculeusement vers la caméra pour qu’on puisse voir un résumé du drame dans un article s’y consacrant.
Or ici, il n’y avait rien. Si quelqu’un avait mystérieusement disparu, une jeune fille de surcroît, personne ne semblait s’y intéresser. Même pas la radio locale, qui la veille avait pourtant accordé une heure d’antenne au club de bridge de la ville. J’en ai fait part aux autres et Vincent m’a répondu :
— Normal, elle a aussi disparu de la mémoire de tout le monde.
— Seul Mathis se rappelle d’elle ! a ajouté Kate.
— Enfin ! a rétorqué le concerné. J’ai toujours l’impression que c’est juste une personne qui a déménagé y a des années mais ces deux-là ne voulaient pas me croire.
— Comment ça ? ai-je demandé à l’adresse de Kate, Je croyais que ça faisait comme avec…
— Je sais ce que j’ai dit et oui ça fait comme avec Margot mais j’ai mis du temps à me rendre compte que c’était elle.
— Hein ?
— Je t’ai dit que je voyais l’aura des gens ?
D’affirmation, j’ai hoché la tête.
— Et bien pour les gens qui ont des pouvoirs, elles sont particulières. J’ai tout noté dans un cahier donc je savais que l’entre-monde existait, que des personnes pouvaient y aller vu que j’avais noté à quoi ressemblait l’aura d’une personne ayant cette capacité. Y a même marqué dans mon carnet à quoi ressemblait l’entre-monde pour cette personne avec en comparatif mon point de vue.
— Ton point de vue ?
— Avec mon pouvoir, je ressens certaines choses qui semblent provenir de l’entre-monde. Par exemple, c’est assez inquiétant mais alors qu’il y en a absolument partout, j’ai l’impression que le collège est dépourvu de magie et dans l’entre-monde, il est…
— Tout gris ! ai-je complété avec néanmoins la drôle d’impression qu’elle avait juste pioché l’information dans mon carnet.
— Exact ! a-t-elle répondu. Mais on digresse. Du coup, je savais tout ça mais j’ignorais qui était la personne pouvant voyager dans l’entre-monde et je refusais de croire Mathis qui nous disait que c’était une certaine Margot.
— On était deux ! a ajouté Vincent. Mais cela a soudainement et bizarrement changé quand ma mère a retrouvé pleins de photos de mon enfance avec sur l’une d’elle, une fille aux cheveux blonds qui jouait apparemment tout le temps avec moi. Ni ma mère, ni moi ne savions de qui il s’agissait mais sur une photo on faisait un dessin ensemble. Je l’ai retrouvé et au dos y avait écrit « Je suis un magicien » et « je fais des rêves étrange ». J’ai ensuite découvert grâce à une photo de classe qu’elle s’appelait Margot Oriani et cette fois-ci le doute n’était plus permis sur le fait que Mathis avait raison. Quelques recherches en plus nous ont révélé que sa maison avait brûlé, qu’il n’y avait eu aucun blessé mais que les Oriani avaient dû déménager de l’autre côté de la ville.
— On y est allé ! a complété Kate. Enfin à la nouvelle maison des Oriani. Une dame nous a accueilli et on lui a dit qu’on voulait parler à sa fille. Elle a été étonnée car elle n’avait pas de fille, juste un enfant de cinq ans. On s’est alors excusés en disant qu’on avait dû se tromper mais là, le fils de la dame est arrivé en criant : « C’EST MARGOT ? MAMAN, POURQUOI ON LA REVOIT PLUS DEPUIS L’INCENDIE ? » Sa mère a été un peu gênée et nous a expliqué que depuis l’incendie, son fils s’était inventé une sœur imaginaire. J’ai utilisé mon pouvoir pour vérifier mais elle ne mentait pas, elle était vraiment persuadée de ne pas avoir de fille et…
Je n’ai pas entendu la suite car aussitôt, je me suis levée pour partir par peur de commencer à croire à leurs histoires. Personne n’a tenté de me retenir, j’ai pris ça comme la confirmation que tout ce qu’ils m’avaient racontée servait juste à me faire peur
Le reste du week-end s’est passé normalement. Comme d’habitude, j’ai fait des cauchemars et même si je me suis interdite d’y penser car ce n’était certainement qu’un mensonge, je n’ai pas pu m’empêcher de songer au fait qu’une personne avait dû faire les mêmes.
Le lundi matin a été, par contre, bien différent des autres.
A cause de notre bavardage en retenue, le vendredi précédent, Vincent et moi y étions de nouveau. Etant donné qu’il n’y avait pratiquement personne cette fois-ci, je m’étais mise au fond de la classe et le garçon en a profité pour se mettre à côté de moi. Le surveillant chargé de nous n’était pas le même que la dernière fois et ça ne l’a pas embêté que Vincent me parle alors qu’on était en colle.
— Je sais que tu nous prends pour des baratineurs, a-t-il commencé.
— Sans blague !
— Je suis désolé mais j’avoue que j’ignore vraiment quelle autre preuve je pourrais te donner de la nature surnaturelle de cette histoire !
— Un petit tour de magie ! ai-je proposé, sarcastique.
Aussitôt, Vincent s’est assombri pour me répondre :
— Malheureusement, je ne peux plus vraiment, je suis trop vieux maintenant.
— Comment ça ? ai-je demandé.
— Plus on grandit, plus notre lien avec la magie s’affine, on est beaucoup moins protégé d’elle et, à moins d’avoir vu une preuve irréfutable de son existence, on n’y croit plus. Tu ne l’as pas remarqué ? Le fils de Mme Oriani se souvient encore de Margot alors que sa mère, Kate et moi en sommes maintenant incapable. Même Mathis avait commencé à l’oublier. S’il avait eu un an de plus, on n’aurait jamais su qu’une fille voyageant dans l’entre-monde nommée Margot avait existé. Pour les pouvoirs, ça semble marcher de la même façon, Kate voit moins de choses, bientôt les visions du futur de Mathis seront moins précises. J’ignore si, à un moment donné, tu arrêteras d’aller dans l’entre-monde. En tous cas, pour moi, il est évident que mes pouvoirs disparaissent. Les seuls tours sans trucage que je peux faire ont des conséquences trop subtiles. Vu à quel point tu sembles réfractaire à l’idée que la magie existe tu prendrais juste ça pour du hasard.
— Donc c’est ma faute ?
— Non, c’est pas ça ! a-t-il rétorqué. En plus comme j’ai dit, c’est normal si tu ne crois pas à la magie ! On veut juste pouvoir t’aider.
— Pour ça, c’est très simple, répliquai-je. Vous me laissez tranquille…
— Mais tes cauchemars ! m’a-t-il coupée. Y a bien un démon qui veut te tuer dedans !
—Oui mais justement c’est simplement un cauchemar ! m’énervai-je. Et raconter des histoires sur des filles oubliées de la mémoire de tous après avoir fait les mêmes ne va clairement pas m’aider !
J’ai senti que Vincent voulait rétorquer quelque chose mais au lieu de ça, il s’est contenté de déposer une sorte de sachet de thé fait maison sur ma table. J’ai voulu savoir à quoi tout ça rimait mais il m’a pris de court en me demandant :
— A quelle heure tu sors, cette aprèm ?
— Seize heures trente. Pourq…
— Et à quelle heure t’arrives chez toi ?
— Vers dix-sept.
— Parfait ! s’est-il enthousiasmé. Une fois chez toi, tu files faire une sieste en gardant dans ta main le gri-gri que je t’ai donné. Ensuite, dans ton rêve, tu pousses le démon à te suivre sur le toit et tu utilises le gri-gri comme arme en lui jetant dessus. On sera de l’autre côté t’inquiète !
— Mais de quoi tu parles et pourquoi je ferais tout ça ?
— Parce que tu n’as rien à perdre ! s’est-il énervé à son tour au point que le surveillant a légèrement relevé la tête comme s’il se rappelait vaguement qu’il était chargé de l’autorité. Tu as le droit de pas nous croire mais sachant que dormir avec un gri-gri dans la main sera au pire inutile, je pense que tu pourrais au moins faire ça. Après, t’auras le droit de ne plus nous adresser la parole si tu veux !
Puis, il est sorti de la pièce et cette fois-ci, le surveillant a vraiment réagi même s’il était déjà trop tard. J’ai repensé à ses dernières paroles tout le reste de la journée, surtout quand mon regard est tombé sur Kate en cours. J’ai finalement décidé de faire ce que Vincent m’avait conseillé.
Comme d’habitude, je ne me rappelle pas grand-chose de mon cauchemar mais je me souviens du ciel gris donc on était bien sur le toit. Et du démon et d’éclats de lumière mais rien de plus.
Le fait est, en tous cas, que quand je suis allée me coucher plus tard, mes cauchemars avaient laissé place à mes rêves pleins de couleurs. Le lendemain, j’ai appris, comme tout le monde, que le club des Incroyables avait tiré des feux d’artifice sur le toit du collège au moment de ma sieste et j’ignore franchement si les deux événements ont un lien. »
Les feuilles tombèrent dans la déchiqueteuse à papier pour ressortir aussitôt en lambeaux. Blanche comme un linge, Mme Lefèvre bredouilla à son supérieur :
— Mais… qu’avez-vous fait… ?
A vrai dire, M. Raillance n’en avait aucune idée. Son geste avait été instinctif. Il avait lâché les témoignages dans la déchiqueteuse à papier comme d’autres auraient gobé d’une traite un paquet de bonbons pour éviter d’être pris en train de les manger. C’était stupide, il n’avait pas réfléchi et regrettait à présent ce geste qu’il ne comprenait pas. De plus, si la douleur de son crâne avait inexplicablement grimpé pendant la lecture du témoignage d’Alice, à présent que celui-ci était en lambeau, sa migraine était devenue insupportable. Ne pouvant néanmoins l’avouer, il se redressa du mieux qu’il put dans son fauteuil pour annoncer d’une voix assurée :
— Croyez-vous vraiment à toutes les balivernes écrites par ces ados dans leurs témoignages ? La façon d’écrire de cette Alice nous montre d’ailleurs bien qu’elle s’est amusée à inventer tout ça !
— Mais justement ! répliqua la CPE. Cela aurait pu ajouter une preuve de leur insolence pour le dossier de leur conseil de d…
— Ils n’en auront pas ! intervint le proviseur.
— Comment ça ?
— Vincent Lie, Kate Riptis et Mathis Cassander passent depuis deux ans tout leur temps libre à attirer l’attention des gens en faisant des bêtises pour ensuite prétendre qu’il s’agit de magie. Maintenant qu’ils se sont trouvé une conteuse hors pair pour les aider à transmettre leurs enfantillages, vous voudriez en plus qu’un auditoire l’écoute et le considère comme un témoignage ? Non, c’est une très mauvaise idée ! Faite-leur plutôt faire des travaux d’intérêt général loin des autres élèves !
— Pourquoi ça ? questionna Mme Lefèvre qui ne voyait pas où il voulait en venir.
Lui lançant un regard glacial comme si cela allait de soi, l’homme lui répondit d’une voix tout aussi polaire :
— De ceux qui mentent pour attirer l’attention, le mieux reste encore de les laisser mourir dans les ténèbres.