
Chargement...

Chargement...

Chargement...

Écrit par Yannis Bencheikh
Nouvelle
Publié le
17/10/2024
Ils scintillaient doucement dans la nuit. La lumière des étoiles leur donnait une allure de spectres figés dans la glace, aux doigts crispés, agrippés sur l’invisible gelé. Ce spectacle se reflétait dans les yeux d’Amorphis.
« Ces trucs me fichent la trouille… »
L’aflémiste se retourna : l’un des gardes qui l’accompagnaient n’avait pas tenu sa langue durant tout le voyage. Un imbécile agaçant, mais c’était nécessaire… Amorphis reporta son attention sur les arbres de cristal et prit des notes. D’après les archives d’Halieus, ces derniers étaient apparus à la formation de l’île, mais à l’époque, ils n’étaient pas aussi nombreux. Leurs troncs étaient fascinants, se tordant sur eux-mêmes avec souplesse alors que leur ténacité était attestée par toute la communauté afflémistique.
Le garde râla de nouveau, arrachant à Amorphis un soupir agacé. Jamais il n’aurait dû accepter ce marché avec le Maître-Distillateur, mais ce dernier avait été catégorique : il fallait venir accompagné. Car près du volcan, en particulier dans cette forêt, rôdaient des êtres dont nul ne saurait supporter la vision…
L’aflémiste leva les yeux : au sommet des plus escarpés chemins rougeoyait la colère fumante du Pétrarque. Même le jour, on pouvait voir cette lueur sinistre. La nuit, on la surnommait « l’œil de Chaos ». Amorphis ne remettait pas en cause cette appellation. Il savait que le dieu était d’humeur changeante, que se moquer de lui et de ses attributs n’apportait que malheur et désolation. Il se signa et murmura une brève prière à son attention puis se remit au travail.
Avec son calepin qu’il noircissait de schémas et d’estampes, il observait chaque détail qui aurait pu être utile : un cristal d’une ou plusieurs couleurs, un angle de pousse unique ou même une organisation chirale différente… Quelque chose d’intéressant tomba sous son regard acéré par les années : une petite fente, à la manière d’une taillade. L’empoté de première classe aurait tôt fait de dire que c’était la faute des monstres et de leurs griffes. L’aflémiste savait qu’il n’en était rien ; ces « végétaux » étaient plus solides que le diamant le plus pur.
De sa poche, il sortit une minuscule fiole contenant un liquide mauve, ou pourpre selon l’inclinaison de la lumière, qu’il déboucha ; une fragrance légère et délectable emplit l’air. Amorphis fit claquer sa langue, réflexe acquis à force de boire ce breuvage presque sacré. Au lieu de le faire, il entreprit avec la plus grande précaution d’en verser une goutte dans la fente.
Et attendit…
Rien, pas la moindre petite réaction. Sa déconfiture fut de courte durée lorsqu’un des gardes hurla. L’aflémiste fit volte-face : dans l’ombre miroitante des arbres-cristaux, une silhouette se mouvit avec la grâce d’une couleuvre et la vivacité d’un chat de gouttière. Du sang jaillit, éclaboussant les belles peaux irisées des faux feuillus. En bons professionnels, les soldats se rassemblèrent pour entourer et protéger la garantie de leur paie, lances levées et cœurs accrochés.
La pénombre les encerclait. Tout simplement parce qu’Amorphis avait interdit les torches dans l’espoir de voir des phosphorescences ou des lumières naturelles au sein des squelettes de verre. La seule source lumineuse provenait de la fine lueur des étoiles qui semblait magnifiée dans leurs troncs. Ce n’était presque rien, mais cela suffit à tous pour voir le monstre approcher sans un bruit.
De gros yeux blancs de poisson sans iris, un large sourire effilé d’aiguilles, une tête énorme et un corps bossu. De longs membres terminés de griffes aussi tranchantes que des épées, chaque centimètre carré de peau recouverte de cristaux plus ou moins épais. L’aflémiste en Amorphis y reconnut l’hérésie, la corruption et la mort. Les soldats allaient s’en charger. Ils auraient pu s’en charger.
Seulement, l’aube pointerait bientôt. Il ne fallait pas que le combat s’éternise ou la nuit de recherche, seule période où les arbres-cristaux pouvaient réagir, n’aurait servi à rien. Alors Amorphis sortit une autre fiole de sa poche, cette fois contenant un liquide presque rose. De son autre main, il sortit un médaillon représentant une coupe, un des symboles de Pisti, le dieu de la Foi. L’aflémiste pria Xero, le maître du Savoir, avant de déboucher la fiole du pouce. Une odeur de charbon et de foin emplit l’air. Le liquide bouillonna à l’instant où l’air entra à son contact, aussi Amorphis se dépêcha de le verser sur le médaillon. Le métal parut absorber la potion et commença à luire de plus en plus fort, à devenir de plus en plus chaud.
« Dãognr. »
L’air s’embrasa, éclairant les visages perlés de sueur des soldats. Une boule de feu gonfla devant l’aflémiste jusqu’à que son rayon soit si large qu’elle effleurait sa main. Le monstre crissa, ne supportant pas la lumière. L’aflémiste n’attendit pas qu’il s’y habitue et concentra sa volonté dans sa prière d’éradiquer le mal. Xero et Pisti l’entendirent et son corps fut traversé par un éclair de puissance. La sphère ardente fusa dans l’air en sifflant et percuta le monstre avec violence, qui se cabra. Les crissements et les hurlements résonnèrent dans toute la forêt.
Quand il ne resta que des cendres, les soldats prirent leur travail un peu plus au sérieux. Amorphis, quant à lui, était épuisé : ce qu’il venait de faire n’était pas de la magie de pacotille. Son corps tremblait aussi sûrement que s’il avait passé une journée nu sous la pluie. L’aflémiste prit la fiole contenant le liquide mauve dans sa poche et en engloutit le contenu. Il frissonna, ressentit une vague nausée puis se sentit mieux.
Son attention se reporta sur les arbres, ou plutôt sur celui à côté duquel le soldat mort gisait. Il l’ignora et observa un phénomène étrange : l’arbre ne luisait plus par diffraction et diffusion, mais de l’intérieur. Le sang qui maculait auparavant le cristal avait disparu. L’arbre avait « bu » le sang. Pourquoi ? Comment ? Il n’y avait que les mirabilis qui pouvaient…
C’est là qu’Amorphis les entendit. Les sons. Les murmures.
« Comment ça, pas de livraisons ce mois-ci ? »
Depuis une heure déjà, Amorphis vilipendait le livreur qui baissait les yeux tel un enfant pris sur le fait. La raison était la suivante : la livraison de distillats avait été décalée de plusieurs mois, paralysant la production sous peine de frais supplémentaires. Ce n’était pas une épice quelconque ou un tissu camaïeu ; il s’agissait du nerf et du sang du royaume lui-même. À son grand dam, le livreur était aussi bête que ses pieds :
« On s’est fait voler la cargaison la nuit durant, c’est pas ma faute !
— Dites plutôt que vous avez égaré la cargaison ou l’avez joué à la taverne ! Avez-vous la moindre idée de la valeur de ce produit ? Il s’agissait d’une série très difficile à produire, finit l’aflémiste avec une menace lourde dans sa voix.
— Qu’est-ce qu’j’en sais, moi ? s’énerva le débardeur. Sûr que c’était un vol par les Marau…
— SORTEZ !!! beugla l’aflémiste. »
L’autre ne se fit pas prier, non sans maugréer une insulte. Amorphis aurait pu le faire arrêter, mais il était fatigué et n’avait pas de temps à perdre.
Des légendes… Des calomnies, oui ! De piètres excuses trouvées au fond d’une chope pour justifier l’incompétence ! Les Maraufleurs n’étaient qu’un conte de bonnes femmes, des contes qui servaient à effrayer les enfants le soir pour qu’ils ne s’aventurent pas près des côtes.
Il retourna à son bureau ; il y avait sur ce dernier un trésor aussi précieux qu’une mirabilis. Le fragment d’arbre-cristal étincelait, éclairé par la lampe à huile. Amorphis le caressa du bout du doigt, et les murmures revinrent. Indistincts, mais présents. D’aucuns l’auraient traité de fou, car il était aflémiste. Pisti et Xero résonnaient en lui et il leur faisait confiance pour lui envoyer des signes.
Peut-être que ces arbres étaient des messagers ? Avait-il blessé… Non, rien ne pouvait blesser le corps divin et tout ce qui était créé directement par eux. La question était de savoir comment rendre ces murmures plus audibles et compréhensibles.
Quelqu’un entra dans la pièce. Amorphis éteignit la lampe et plaça une serviette sur le cristal, coupant le contact. Tout cela en un instant. Ensuite, l’aflémiste se retourna et sourit : sa petite fille, Sadalie, sautilla jusqu’à lui et bondit dans ses bras.
« Bien le bonjour, grand-père !
— Bonjour, ma petite fleur ! »
Il sourit et la fit tourner, elle écartant les bras en riant aux éclats avant qu’il ne la repose et lui ébouriffe les cheveux.
« Qu’est-ce que tu fais là ? Ton précepteur est déjà parti ?
— J’avais fait mes devoirs en avance et il les a corrigés. Tout était bon ! Il m’a laissé des devoirs, mais j’ai tout fini et bien !
— Tu es sûre ?
— Hmm hmm !
— Tu as répondu à ma seconde question, souligna le grand-père avec un air entendu.
— Je veux jouer dehors. Avec toi. S’il-te-plaaaaît ? »
Le grand-père et aflémiste réfléchit un instant, soupesant le pour et le contre. Certes, ne pas avoir sa petite-fille dans ses pattes avait du bon pour ses recherches… mais Sadalie n’avait pas passé de moment avec son grand-père depuis quelques mois déjà. Sa mère était partie de son côté depuis deux ans. Ce dernier argument fit pencher la balance et le grand-père sourit.
« D’accord. Mais pas de caprices si je ne t’achète pas de sucreries !
— Hein !? (la petite se ravisa sous le regard inquisiteur de son grand-père, et lâcha d’un ton boudeur) Pisti m’en porte garante. »
Il opina du chef et accompagna Sadalie à la sortie, en prenant soin de prévenir le valet qu’ils seraient rentrés dans une heure ou deux.
Eutyphron était magnifique dans la lueur du matin. Ses rues pavées ocre vous réchauffaient le regard des longues nuits froides, les murs en obsidienne gardaient la chaleur du soleil d’hier tel un bon souvenir qui vous réconfortait, là où les toits gris vous rappelaient que la pluie et ses bienfaits n’étaient jamais loin des nuages du Pétrarque. Soutenus par des colonnes de pierre ponce, des jardins surélevés débordaient de couleurs et de parfums. Il le fallait, car l’odeur de l’enduit mirabilique était plutôt âcre.
La ville était construite à la base du volcan. Elle s’élevait donc un peu, et les bâtiments importants prenaient l’avantage du terrain pour dominer tous les autres. Le palais royal était la canopée, puis suivait le centre de recherches, le théâtre, la bibliothèque de ville, l’université, les bains et enfin l’église. Ces derniers lieux étaient fréquentés par ceux qui possédaient l’argent ou le statut suffisant aux yeux des fonctionnaires.
Plus bas se trouvaient les écoles pour enfants, les parcs et autres commodités. Encore plus bas, donc au-delà de la maison d’Amorphis, on trouvait les marchés, les échoppes et les tavernes. Puis la partie urbaine se délitait pour laisser place aux champs de casse à nucre1, d’aunerbiges2 et d’échatons3. Entre ces champs se trouvaient les Cases, d’immenses bâtisses qui servaient de dortoirs aux pauvres hères qui s’échinaient tous les jours à travailler la terre, de leur adolescence jusqu’à leur mort ; ils étaient instruits, mais pas aussi cultivés que le sol qu’ils labouraient sans cesse.
Sous la protection de Pisti, Xero ou Chaos, chacun se voyait attribuer une Voie. On la suivait ou on mourrait en s’en écartant. Le texte était formel : toute personne ne respectant pas les rites et lois du royaume de Pyraténie se soumettrait à la punition divine. Alors chacun faisait comme il pouvait pour tenir sur le droit chemin. Certaines serraient les dents. D’autres se réjouissaient.
Enfin, à la lisière de la côte se trouvaient les entrepôts. Pour des raisons inconnues, plus les grains étaient loin du volcan et moins ils pourrissaient vite. C’était d’ailleurs ici que partaient les carrioles qui acheminaient les produits du coin vers les autres villes comme Cléodule ou Calliméïa. Mais on hésitait à transporter les marchandises depuis les récents rapts aux origines douteuses. Les rumeurs couraient dans les rues, poussées par la légende des Maraufleurs, les fendeurs des mers, les voleurs de fleurs.
Les murmures étaient devenus plus insistants.
Amorphis avait observé plusieurs choses en manipulant le cristal d’arbre : premièrement, il était persuadé qu’il possédait une conscience ; la plupart des tests galvaniques qu’il avait effectué provoquaient les mêmes résultats que chez un vivant doué de nervosité. Deuxièmement, le cristal était distillaphobe, c’est-à-dire qu’aucune forme de liquide à l’origine mirabilienne ne saurait le pénétrer. En revanche, le cristal semblait « raffoler » de sang humain, l’absorbant en quelques secondes dès son contact — il avait fait cette découverte lors d’un accident, quand il s’était coupé sur le cristal et que son doigt avait refroidi presque immédiatement — et devenant plus brillant. Troisièmement, le cristal laissait échapper un son ténu, presque inaudible, qui ressemblait à un ré majeur en sixième octave, avec une similitude d’instrument métallique. Un son qui semblait venir d’autre part.
Mais depuis ces tests, l’état d’Amorphis s’était détérioré ; chaque fois qu’il mangeait, le goût changeait légèrement, prenant une texture de… de cendre. Les sons et les odeurs s’étaient modifiées. Cependant, il avait noté que sa vue s’était nettement améliorée, à des niveaux presque similaires à la solution de Vision Claire qui vous offrait le don de voir les couleurs que l’homme ne pouvait pas distinguer.
Seulement, les changements n’étaient pas seulement physiologiques, ils étaient comportementaux : l’autre fois, l’aflémiste s’était mis en colère contre Sadalie à propos d’une broutille. Il avait surréagi en la frappant du revers de la main. Dans ses souvenirs, la scène était brouillée par une sorte de brume rouge, puis il avait vu sa petite-fille, au sol, ses yeux brillants de larmes. Après l’avoir congédié, il avait bu sa liqueur vieille de quarante-deux ans. L’âge auquel sa fille était morte.
Les souvenirs semblèrent revenir à la vie parmi les murmures, alors qu’Amorphis tentait de combattre les sanglots dans son bureau. Sa propre fille, Camélia, était tout ce qui le rendait fier à l’époque. Fière, forte, quoiqu’un peu maladroite. Elle voulait marcher dans les traces de la régente et se faire un nom dans l’aflémie. Elle voulait le meilleur pour sa fille Sadalie. Elle avait conquis et séduit son mari avec une douceur insoupçonnée.
Puis elle avait disparu sans laisser de trace. Amorphis l’avait cherchée des mois durant, sans jamais comprendre ce qui s’était passé. La régente elle-même avait déploré cette perte, et pas seulement parce que la famille d’Amorphis était puissante ; si Camélia n’était pas partie, elle aurait été nommée Maîtresse-Distillatrice.
Peut-être était-ce sa propre faute, se disait Amorphis. Peut-être qu’en plaçant de trop grands espoirs, en élevant sa fille plus haut que toute chose, il l’avait poussée à se brûler les ailes ; déjà, le remords le rongeait autant que les murmures devenaient plus forts.
Alors il regarda dans son verre pour y trouver une réponse, comme le faisaient tous les travailleurs sans cervelle. Le fond n’avait rien de semblable à la forme du liquide qui y tourbillonnait. Le tourbillon prit une forme plus allongée, plus élégante. Amorphis y vit la gaze des songes flotter, dissimulant les plus petits secrets du monde. C’était ces secrets qui le régissaient.
« Le monde n’est rien » lui disait le fond du verre. « Le monde est une forme que tu distingues sans jamais le voir ». Chaque détail, aussi infime soit-il, n’était qu’un grain de sable dans l’océan immense. Alors même que la Pyraténie était le seul endroit qu’il n’eut jamais connu, il se demanda si c’était le seul qui existait. Ou bien si l’océan qui les entourait était infini.
Il priait qu’il soit infini.
Amorphis rassembla son courage et tourna la tête vers la serviette sur son bureau. Le cristal tintait faiblement, même à travers le tissu. Il révéla le trésor et continua de faire des tests, encore et encore. Il avait déjà récolté du sang à l’hôpital afin de faire des expériences sur les mirabilis. De nouveau, il en avait récolté pour faire des tests sur le cristal. Le résultat était stupéfiant : plus le cristal en absorbait, plus il brillait de mille feux. Néanmoins, la fatigue et l’alcool eurent tôt raison d’Amorphis qui s’endormit sur son bureau.
Le lendemain matin, le cristal n’était plus sur le bureau ; à la place, un arbre iridescent s’y enracinait.
« Vous devez comprendre qu’il s’agit d’une découverte qui changera la face du monde ! »
Amorphis tentait de convaincre le Maître-Distillateur, mais ce dernier ne le prenait pas au sérieux ; il lui sourit et répondit d’un ton paternaliste :
« Écoutez, M. Asmodée, nous ne pouvons pas nous permettre de vous octroyer une bourse de recherche supplémentaire.
— Et pourquoi donc ? Ces recherches sont la clé pour comprendre l’origine des arbres !
— Je dois effectivement avouer que votre découverte est fascinante. Seulement voilà : à quoi cela sert ? »
L’aflémiste se figea et grinça des dents. La question n’était pas de savoir à quoi cela servait, mais de découvrir les propriétés des arbres ! Parfois, il se demandait pourquoi le Maître était si prompt à ignorer les recherches de ses anciens confrères. Ce dernier regarda Asmodée avec un air de pitié avant de secouer la tête.
« Je m’en doutais. M. Asmodée, vous devez mettre un terme à ces recherches et vous concentrer sur la production de liqueur afinitésimale.
— Pardon ?
— Vous m’avez bien entendu. Cette entrevue est levée. »
L’homme assis au bureau frappa de son sceau un papier avec fermeté, tout en quittant des yeux l’aflémiste. Celui-ci fulminait et faillit en venir aux mains quand le Maître ajouta :
« J’ai du travail. Bon après-midi, M. Asmodée. »
L’aflémiste s’apprêta à partir, mais le Maître en rajouta une couche, tout sourire :
« Ne vous lancez pas à la poursuite des Maraufleurs4. »
Amorphis sortit du bureau en grand fracas, renversant un élève au passage. Il ne s’excusa même pas, trop occupé à ronger son frein. Pas de bourse de recherche parce que des imbéciles avaient perdu sa cargaison. Pas de soutien de l’Université parce que des gens l’accusaient d’avoir conduit à la mort un soldat méritant. Pas de soutien de la cour parce que sa fille n’était plus là pour le soutenir.
Il signa une prière rapide à l’attention de Pisti, et promit à Xero de se consacrer à ses recherches en entier, quoi qu’il en coûte. Les murmures… Il était proche du but, il le savait, le ressentait jusque dans ses vieux os ! Les fleurs n’étaient qu’un moyen, un outil pour convoquer le pouvoir divin. Les arbres, eux, étaient des messagers directs. Si Amorphis perçait leurs secrets, il pourrait…
Ses pensées cafouillaient, partant dans tous les sens vers les théories les plus folles. Pour ne rien arranger, il se grattait la main avec persistance. Ce qu’il ne remarquait pas, cependant, c’était les petites brillances sur celle-ci.
Rentré chez lui, il ferma la porte à double tour, après avoir spécifié très clairement à son valet que rien ni personne ne devait le déranger. L’émotion qu’il avait ressentie quand il avait vu le regard terrifié du jeune homme brûlait encore dans ses veines. Il ignora ce cas-là et se concentra : il avait récolté assez de sang pour remplir une baignoire. L’arbre qui avait poussé dans sa pièce était désormais assez haut pour toucher le plafond. Ses racines perçaient le bureau, le sol et la pierre elle-même.
En regardant ce spectacle d’une majesté onirique, les larmes lui vinrent aussitôt. Amorphis se signa de nouveau, psalmodiant des prières à tout va. Aucune beauté en ce monde n’était supérieure à ce spectre éternel et inévitable. Toujours en larmes, il s’approcha lentement, à la manière d’un homme amoureux face à son âme sœur. Un bruit cristallin lui arracha un sursaut. Il baissa les yeux et vit une des racines, fendillée.
Il se pencha pour mieux l’observer et comme par un heureux hasard, une larme coula de son œil et s’écrasa sur la racine. La fente se mua en craquelure et, dans un bruit presque semblable à un cri, projeta des petits nuages de poudre. Asmodée éternua et recula si vite qu’il en tomba sur son séant. Les larmes… c’était donc ça, le secret de l’invulnérabilité de l’arbre. L’idée de le détruire le traversa alors, en bon aflémiste qu’il était.
Les murmures lui soufflèrent que ce n’était pas la bonne décision. Ils lui demandèrent d’allumer le feu dans l’âtre.
La chaleur fut étouffante et les flammes furent hautes quand il eut fini d’attiser le brasier. Les pétrarquites, des pierres de volcan, servaient à renforcer la combustion et l’énergie dégagée. Asmodée suait, au point d’enlever sa tunique un peu élimée par le temps. Dehors, il pleuvait, mais grâce au chapeau de la cheminée, aucune goutte ne tombait sur les braises ardentes. Il faisait si chaud que la buée formée sur les fenêtres masquait l’extérieur.
Un craquement retentit et Asmodée vit avec une fascination horrifiée une racine de l’arbre pousser en temps réel, se tendre vers le feu… et se planter à l’intérieur. Des étincelles jaillirent, puis un bruit de vent hurlant fusa ; les braises et les flammes perdirent de leur superbe, comme aspirées.
Le regard de l’aflémiste fut attiré par une lumière dans son dos. Il se tourna… et vit l’arbre pulser de lumière. Il s’approcha de la plante mystique. En son sein, de petites choses bullaient de vie, tentaient de sortir tel un nourrisson du ventre de sa mère. Le moment était proche, Asmodée le sentait. Les murmures s’étaient intensifiés, organisés en un chant païen, plus ancien que la ville elle-même et ses habitants, puisant dans les entrailles de la terre pour y chercher quelque chose de plus…
« Père ? »
Il se retourna. Vous l’auriez vu, ce visage fou baigné dans la lueur des flammes, tiré par la fatigue et la colère, perclus de fascination envers une chose bien plus vaste qu’il n’aurait pu saisir. Ses yeux profondément enfoncés dans ses orbites, fiévreux de fanatisme, de l’idée profonde qu’il conversait avec Chaos, Xero et Pisti. Cette folie, aussi tordue que les arbres-cristaux, que les racines qui s’enfonçaient dans le cœur ardent du monde.
L’auriez-vous vue, cette femme ressemblant trait pour trait à Sadalie, qui regardait cet homme sans bouger, tremblant de tout son corps malgré la chaleur d’une forge au sein de cette pièce ? Elle semblait petite, cette femme, presque effacée. Comme si un songe avait pris vie pour un temps. Ou était-ce juste la peur qui l’étreignait ?
« Camélia ? balbutia Asmodée, les larmes aux yeux. Il… Il t’a ramené ? »
Il fonça vers elle et la prit dans ses bras. Elle était un peu froide, mais il se dit que c’était la différence de température. Au moins était-elle là, avec lui. Son parfum n’avait pas changé, doux et léger, tel le bruit d’un chat qui marche.
« Je suis là, Père. Tout va bien. »
Elle lui rendit son embrassade et Asmodée fondit de bonheur. Les murmures, l’arbre… ils avaient arraché sa fille à l’oubli. Désormais, ils allaient pouvoir vivre ensemble.
« Non, Père. Pas encore. »
Malgré sa réticence notoire, Camélia s’écarta et regarda l’aflémiste droit dans les yeux.
« Tu ne peux pas. Pas encore. Tu dois revenir là où tu m’as trouvé.
— Où ?
— Dans le champ de cristal ; là-bas, tu pourras me faire revenir pour de bon. »
Camélia s’effaça petit à petit alors que le feu dans la pièce s’éteignait peu à peu. Asmodée pleura, implora Pisti de ne pas lui arracher sa fille. Il demanda pitié à Xero de lui donner une réponse plus claire.
Rien. Pas le moindre message. Aucune présence chaleureuse ne guidait ses pas comme autrefois. Juste les murmures. Rien que les murmures.
Dans la ville, on ne racontait que ça. C’était devenu le potin du siècle après la déconfiture de « l’homme-oiseau » ou « le retour des Maraufleurs ». Il y avait du crime dans la ville d’Eutyphron : des vols à la louchette, de la contrebande, des passages à tabac… là où les meurtres étaient rares. Plus rares étaient les meurtres prémédités, dits « de sang ». Bien sûr, cette rareté était officielle chez les nobles, mais officieusement il y avait beaucoup d’assassinats. Seulement la brutalité et les choses horribles restaient dans le placard de vos songes et n’y sortaient pas.
Ce n’était pas le cas de celui qui supplantait aujourd’hui les autres potins de la ville. Pour tous, il s’agissait d’une histoire sordide sortie de la tête d’un dramaturge ou d’un nouvelliste. Parce qu’avec des détails aussi sordides, personne n’aurait pu y croire vraiment.
Il était donc midi, l’heure de la pause déjeuner pour les fermiers des Cases qui se rassemblaient dans une cantine. En ce jour toutefois, la nourriture y était bien moins succulente que l’histoire du « fou furieux d’aflémiste » qui bondissait de bouche à oreille :
« Moi, j’crois qu’l’a invoqué un démon ou un truc dans l’genre, lança un gaillard en signant ensuite du bout des doigts.
— N’import'quoi ! cracha une femme en frappant la table du poing. Un aflémiste, c’est un aflémiste ! P't’êt bien qu’il a pas bien fermé ses écoutilles, et BOUM !!! »
Les rires fusèrent. Un autre type laissa libre cours à son imagination :
« Paraît qu’c’était un sacrifice. Un truc horrible, j’vous l’dis ! Une chiée d’viscères partout dans la maisonnée, assez de sang pour abreuver tout un champ de mirabilis, et même qu’y’avait un œil qui pendait au plafond, ti !
— Arrêt' tes salades, grogna un vieil homme proche de la retraite. J’vous offre un conseil, vu qu’vous êtes aussi cons qu’des rondelles d’oignon : c’est pô nos affaires, c’est des trucs de nobles.
— Et alors ? souligna un comparse en crachant par terre. Ils ont aut’chose à fout’ que d’nous péter les couilles quand on parl’mal d’eux !
— Moi, j’vous l’dis d’but en blanc, intervint une petite jeunotte. C’est l’père Asmodée, c’lui qu’on appelle “l’Articifier” ou un truc comm' ça… Il s’est entiché de sa petite-fille et là, SCHLACK ! (les convives sursautèrent, tandis que la presque gamine souriait) Il l’a pointé aussi sec.
— Comment ça, pointé ? demanda le vieil homme, méfiant. »
Le geste que la petiote mima fut assez clair pour arracher des protestations ou des rires complices autour de la table, ainsi qu’une calotte carabinée de la part de la femme, outrée.
« Qu’j’t’y r’prenne plus ! la menaça-t-elle du doigt.
— N’empêche, voulut continuer un nostalgique de l’instant passé. Y paraît qu’y ont trouvé un truc dans l’coaltar de la p’tite, une sort' d’bizarrerie occulte.
— Genre quoi ? s’exclamèrent en même temps le petit public. »
Le type sourit face à l’intérêt qu’on portait à son anecdote ; il considéra d’un air parodiquement suffisant son assiette, comme pour mimer un de ces comédiens qui jouaient des nobles, comme dans le Bâtard Fêtard. Quand il eut suffisamment rempli son quota de fierté, il continua :
« J’ai r'çu du cousin d’ma mère, qui l’a eut du frère d’son fils qu’y ont vu un arbre enchanté percer le toit d’la maisonnée. Apparemment, il en reste que dalle. Du moins, c’est c’qu’on dit… »
« Êtes-vous sûr qu’il n’avait rien dit d’autre ? s’enquit le garde en prenant la déposition du valet. »
Ce dernier opina du chef et le garde nota quelque chose sur son calepin. Ensuite, il entreprit de regarder une dernière fois le bureau d’Amorphis Asmodée, dit « l’Artificier » ; tout était sens dessus dessous, les livres étaient au sol, ouverts et déchirés par endroits. De l’encre et du sang se mêlaient en tâches séchées sur les murs qui, couverts de papier collé à l’enduit, formaient un dessin bien reconnaissable : un signe du Chaos, une sphère d’où partait une multitude de flèches. Le garde, qui était né sous cette divinité, signa et pria un instant pour que le dieu veille sur lui.
Un de ses collègues débarqua dans la pièce après avoir inspecté l’extérieur. Le garde-Chaos lui lança un regard entendu, mais son collègue secoua sa tête, l’air ennuyé.
« Pas vraiment d’indices dehors. Et toi ?
— Le valet sait rien du tout. J’aurais aimé pouvoir parler avec l’héritière, mais…
— Alors ce qu’on dit est vrai ? (le garde-collègue soupira) Mon fils jouait parfois avec elle. Une petite à la tête dure et au tempérament bien trempé. Quel dommage… Et l’Artificier ?
— Aucune trace d’empreintes de doigts ou de chaussures. J’ai retrouvé ça cependant. »
Le garde-Chaos montra au sol une chemise un peu déchirée et roussie. Sur celle-ci, on pouvait distinguer un détail plus intéressant que la simple broderie aux accents violets : une poussière brillante. Le garde-collègue siffla d’étonnement.
« Mazette ! C’est quoi ?
— Des résidus de l’arbre-cristal. Mais attends, c’est pas le meilleur. »
L’inspecteur improvisé amena son collègue au bureau. Là aussi, la même poussière qui formait un tas. Le garde-Chaos enfila un foulard autour de son nez et sa bouche, mit des gants et fouilla le tas. Il en sortit trois fleurs bleues, teintées de tâches mauves éparses, comme des gouttes de sang.
***
Faim. Il avait faim.
Il devait manger. Sauf qu’aujourd’hui, il faisait jour. Impossible de sortir, la lumière était forte. Dans la caverne, il faisait chaud. Il était bien. Les autres passaient à côté de lui, le saluant de leurs geignements secs. Il répondait sur le même ton.
Il trouva son arbre-parent. Ce dernier était beau, aussi beau que le premier jour où il l’avait vu pousser dans… dans quoi ? Où était-ce ? Ses souvenirs étaient flous, tout ce dont il se rappelait, c’était les cris. Aigus, suppliants. Une voix familière, une odeur familière. C’était tout… Ce n’était pas important ; l’important, c’était de manger.
Tel un poupon au sein de sa mère, il téta le bout d’une des racines de l’arbre qui sortait du sol. Le suc était délicieux, divin même ; il se sentait en phase avec le monde lorsqu’il en buvait, et bien après. Soudain, il distingua une flaque à côté de lui. Il s’y regarda.
De vieux yeux. Un visage ridé, méconnaissable et pourtant si familier. Peau couverte de cristal. Peau qui vibrait, chantait. Peau qui chuchotait parmi le désert des Arbres Murmures…
Bulbe rigide contenant une pâte nourrissante, mais qui doit être traitée au sel pour devenir comestible
Petits légumes mauves en forme de cylindres gondolés qui sont très épicés
Graines très souples, bleues et ayant un arrière-goût très prononcé. Sert aussi de laxatif si mélangé à de l'enduit.
Expression pour désigner les gens qui prennent leurs désirs et leurs rêves pour des réalités, ou qui se lancent dans des projets impossibles