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Écrit par Marion Vigier
Nouvelle
Publié le
22/04/2022
« Remuez-vous, tas d’bons à rien ! Nous partons à la recherche du Pelleteur de Nuages. »
L’aura argentée qui émanait du capitaine brilla d’une intensité aveuglante. L’équipage se concerta en silence. Les plus belles révélations avaient parfois cette curieuse façon de se rendre inaudibles. Les mots flottèrent un instant, sans pouvoir se faire entendre.
Quelques secondes plus tard, un hourra tonitruant s’éleva enfin du pont. Tous les sylphes se changèrent en une nappe de brume inondée d’arc-en-ciel.
« Si on trouve son trésor, poursuivit-il, y’aura assez pour qu’des feignants comme vous obtiennent leur prop’ bateau. »
Elliot se figea. Une autre acclamation fit vibrer le navire. Il en avait tant rêvé que l’idée lui semblait aussi insaisissable que l’air. Peu de sylphes pouvaient se vanter d’avoir leur propre chez-eux. La nuée avec laquelle ils façonnaient les galions était une source fragile qu’ils piochaient à même la mer ; la seule frontière qui les séparait du Dessous. Si trop d’entre eux s’en emparait, ils tomberaient à l’infini dans un monde que personne ne connaissait – sauf peut-être le Pelleteur et les fous qui l’avaient imité.
La plupart passaient donc leur vie à travailler dans le navire d’un autre pour pouvoir y vivre. Bien sûr, Elliot aurait pu faire comme les Vagabonds, mais leur sort n’était guère enviable. Ils déambulaient sans but dans l’immensité de la mer mousse, incapables de se définir dans le champ de nuages.
Ces sylphes-là, qu’ils aient choisi cette vie ou non, étaient les pires de tous. Ils incarnaient cette peur viscérale, ce poison visqueux qu’engendrait le Vide, cette question à laquelle personne n’était en mesure de répondre : comment pouvaient-ils exister dans la brume alors qu’eux-mêmes n’étaient que de la fumée ?
« Par où qu’on commence cap’tain ? demanda Astra, la seconde.
– L’seul moyen de l’retrouver, c’est d’plonger mes mignons. »
Elliot sentit son aura vaciller.
« Sous le ciel, mon capitaine ? s’étrangla-t-il.
– Bien sûr, imbécile ! Où v’tu qu’on plonge, sinon ? »
La nouvelle n’émécha pas l’enthousiasme des plus téméraires – ou des plus crétins, tout était question de point de vue.
Elliot sentit un filet glacial s’étendre dans sa fumée.
« On pourrait s’évaporer et finir comme eux, » insista-t-il.
Il fit briller une partie de son halo et montra la vaste étendu moelleuse qui formait une mer à perte de vue. Les récits disaient que les nuages étaient les restes de ceux qui avaient essayé d’imiter le Pelleteur. Certains qu’ils s’en tireraient, ils avaient plongé sous le ciel comme leur prédécesseur, sans jamais en revenir.
« On n’obtient rien sans risque, mon grand. Nous entamons not’ voyage demain à la première heure. »
Elliot aurait voulu lui répondre qu’il y avait une différence entre le risque et le suicide, mais il se garda bien de le faire. Le capitaine était peut-être sympathique, il n’en demeurait pas moins un sylphe de pouvoir. Le vieux marin flotta vers sa cabine et l’équipage se mit à bavarder.
La rumeur descendit du pont jusqu’aux cales. Elliot repoussa du bout de son balai les restes de l’orage d’hier. Son enthousiasme s’était un peu évaporé. Il dégagea les éclaboussures de nuage sans conviction. Même après tout ce temps passé à bord, il avait encore du mal à les discerner du pont. La nuée qui leur permettait de construire les navires ressemblait tellement à l’endroit où ils voguaient que...
« Pourquoi ton aura est-elle toujours aussi grise que la pluie ? »
Astra ondula vers lui. Il essaya de s’illuminer à son approche.
« Tu n’as pas peur, toi ? »
Elle avait constamment cette façon particulière de se mouvoir, à la fois limpide, pleine d’élégance, de rythme et de grâce. Tout le monde l’admirait lorsqu’elle glissait d’un pont à l’autre. La nuit, elle allait parfois se balancer en cadence avec le vent, seulement éclairée par un voile d’étoiles. Son aura avait alors une couleur qu’Elliot n’avait encore jamais vu chez un autre. Un bleu pur, cristallin, qui tournoyait comme une petite boule d’eau et de glace.
D’autres sylphes osaient quelques fois la rejoindre. Elle leur apprenait alors à imiter ses moindres gestes, ses tournoiements et ses ondulations. Lune après lune, le spectacle gagnait en splendeur. C’était une manière pour eux de montrer ce que leur âme brûlait d’exprimer, de faire sortir toutes ces émotions que l’aura n’arrivait pas toujours à transmettre.
« Bien sûr que si, » reprit-elle.
Astra se tut un instant.
« Mais quand je commence à imaginer ce qu’il pourrait y avoir là-dessous, la crainte s’en va. »
Des rayons d’excitation aussi brûlants que le soleil parcoururent son halo. Elliot l’enviait d’être aussi enthousiaste à l’idée de l’inconnu. Il aurait aimé avoir ce don de voir la beauté en premier, de chasser la peur à coup de curiosité, mais il fallait croire que ce n’était pas dans sa nature.
« Toi aussi tu voudrais avoir ton propre bateau ? »
Une fumée rouge envahit Astra.
« Pas vraiment… Si Auroral se fait construire son navire, j’aimerais plutôt partir avec elle. »
Elliot aurait aimé feindre la surprise.
« Tu devrais lui avouer.
– Jamais ! s’exclama-t-elle. J’ai trop peur qu’elle me rejette. »
Astra, celle qui ne craignait pas de plonger sous les nuages, rougissait à pleine fumée à l’idée de parler à une autre sylphe. Eliott sentit son aura s’abreuver de lumière ; elle se piqua de petits éclats dorés comme une voie lactée rieuse.
« Tu préfères passer toute ta vie à laver un pont plein d’écume, comme moi, plutôt que de tenter ta chance ?
– C’est plus compliqué que ça… »
Elle s’éteignit.
Astra était le genre de sylphe qui ne connaissait que la couleur. Pourtant, cette fois-ci, elle se changea en nimbus. Elliot posa son balai de nuée et s’approcha d’elle. D’un signe discret, il l’amena vers le château avant. Le reste de l’équipage passait près d’eux sans leur prêter la moindre attention, empêtrés dans leurs fantasmes de bateau idéal.
Ils arrivèrent presque devant la longue proue en forme de dague qui perçait la mer mousse. Depuis cet endroit, la vue était à la fois impressionnante et terrifiante. Leur monde, cette éternelle cage de brouillard et de vent, était gris, opaque et impénétrable. Parfois, un Vagabond passait près d’eux alors que l’immense galion émergeait de l’écume mélancolique.
Astra resta un instant silencieuse. Elle reprit peu à peu ses nuances tandis que les murmures lointains de l’équipage résonnaient dans l’air.
« L’autre soir, je réfléchissais, finit-elle par avouer, et pendant que je regardais au loin, j’ai ressenti le Vide. »
Elliot approuva sans un mot. Il avait cru que ce fardeau invisible qui les menaçait de se laisser mourir comme les Vagabonds aurait épargné la joyeuse Astra. Mais cette sensation, tous les sylphes en étaient victime au moins une fois dans leur vie. L’impression d’être incomplet, inachevé, inexistant, et qu’ils ressemblaient trop aux nuages pour avoir le privilège de se considérer comme des êtres à part entière.
La plupart du temps, Elliot essayait simplement de ne pas y penser. Il se disait, de façon peut-être un peu lâche, que s’il éloignait cette peur viscérale qui le dévorait, elle finirait par l’abandonner et disparaître.
Jusqu’ici, cela n’avait pas fonctionné.
Astra s’approcha du bord. Elle était si près que sa propre fumée se confondait avec la nuée qui formait la rambarde. Son nimbus se gorgea de grisaille.
« Sauf que c’était pire que les autres fois, parce que j’ai compris une chose que le capitaine avait essayé de me dire. »
Elliot contempla les collines de brume en silence.
« Je lui avais demandé s’il avait déjà ressenti quelque chose pour quelqu’un et il m’a parlé d’une femme qu’il aimait. Enfin… Qu’il aimait, sans pourtant y arriver entièrement. Comme si quelque chose l’en empêchait. Je comprends ce qu’il avait voulu me dire, maintenant. »
Astra se rapprocha de lui.
« Nous ne savons pas aimer. Notre nature ne nous le permet pas. Pas complètement, en tout cas. Il nous manque quelque chose. »
L’aura d’Eliott se figea.
« Le navire, le balai que tu tenais, la mer et tout le reste : ils sont exactement comme nous. Nous sommes faits de la même matière que des choses qui n’existent pas, qui ne sont que des formes que nous avons élaborées par nous-même.
– Astra, fit Eliott, tu sais que c’est le Vide qui parle.
– Peut-être, répondit-elle. Mais, s’il avait raison ? Et si, depuis tout ce temps, nous cherchions à le réprimer parce qu’au fond, tout le monde sait très bien que nous sommes comme les Vagabonds. Nous n’existons pas. »
Eliott avança vers elle. Un sentiment étrange le traversa. Il ne parvenait pas à le définir, mais il le sentait grandir. C’était quelque chose de fort, de vivace, un besoin vital. Il aurait aimé s’approcher d’elle, poser sa fumée sur la sienne, contenir toute sa peine, exprimer ce flot de sentiments qui se pressait à l’intérieur de lui par un geste.
Une pointe de Vide menaça d’éclore. Il avait beau, comme tous les sylphes, modeler ces galions, ces balais et toutes ces structures complexes pour se prouver qu’il était bien plus qu’un simple nuage, tout cela ne servait à rien. Impossible de laisser la moindre empreinte, que ce soit sur un autre ou dans l’immensité de ce monde brumeux. Les sylphes avaient beau rivaliser d’imagination et de génie, rien ne subsistaient après eux. La nuée s’évaporait au moindre sursaut des vents. Leur rêve d’exister se retrouvait balayé, emporté au loin, tandis que le ciel restait cette plaine immuable couchée sous une voûte d’étoiles.
« C’est pour ça que tu as aussi hâte d’aller en Dessous ? fit-il, conscient qu’il aurait pu dire mille autres mots bien meilleurs. »
Il eut l’impression d’être le pire des amis.
« Oui, sans doute… soupira-t-elle. Au fond, je me demande si le Pelleteur n’a pas suivi ce chemin pour les mêmes raisons. »
Elliott considéra ces derniers mots avec sérieux. On ignorait tout de ce mystérieux sylphe qui s’était aventuré sous les nuages. Pour la plupart, il n’était qu’un vieux mythe, un simulacre d’armure contre les griffes du Vide. C’était ce que tout le monde prétendait devant les autres, avec ce dédain des choses puériles que l’on réserve aux naïfs, mais au fond, une petite boule d’espoir brillait toujours dans leur aura lorsqu’ils évoquaient le Pelleteur.
« Tu crois qu’il cherchait un moyen de combler le Vide, lui aussi ? »
Astra ne répondit pas tout de suite. La voix du capitaine qui l’appelait depuis l’arrière vola jusqu’à eux. La lune gravissait prudemment son premier quart alors que le soleil fuyait déjà au loin. Le temps n’était qu’un accessoire pour des immortels. Il aurait pu s’écouler une heure comme des siècles sans qu’ils y prêtent la moindre attention. Pourtant, ce soir, tout était différent. La promesse du Pelleteur avait réveillé les consciences. Les préparatifs battaient leur plein et leur quotidien morne s'apprêtait à expirer.
Eliott se mit à penser que demain arrivait déjà bien trop vite.
« Il devait penser que le monde du Dessous serait mieux que celui-ci, répondit Astra, avant de regagner le reste de l’équipage. »
Pendant la nuit, Eliott s’était engagé dans une course contre le temps.
Sa tâche la plus importante, celle qu’il partageait avec l’équipage tout entier, consistait à remodeler à l’infini le navire. C’était le plus gros défaut de la nuée : à force de se confondre avec les nuages, le bateau s’évaporait de toute part. Il fallait donc le reconstruire en permanence, sans quoi le capitaine n’aurait eu qu’un radeau pour voguer sur la mer mousse.
Bien sûr, cette course, il l’avait raisonnablement perdu. Eliott avait ralenti à l’extrême chacune de ses actions dans l’espoir de tromper le temps ; avec un peu de chance, les heures auraient peut-être daigné se coller à lui, s’étirer de toute leur longueur pour sauver la nuit.
C’était mal les connaître.
L’aurore perça la brume noire. Le capitaine sortit en tourbillon de sa cabine et entama sa parade sur le pont pour s’assurer que tout était en place. Astra le suivait, aussi lumineuse que le jour qui venait de poindre.
« Z’avez bien bossé, mes grands. On est prêt pour retrouver c’fichu Pelleteur et son trésor. »
L’équipage répondit dans un concert de lumière et de voix qui traversèrent le bateau comme les rayons du matin. Eliott sentit son aura trembler. Le nimbus qui avait quitté Astra se répandit peu à peu en lui.
Lorsque ses congénères avaient parlé de chasse au trésor pour la première fois, Eliott avait dû jeter son bon sens à la mer. Comment avait-il fait pour ne pas se rendre compte qu’ils ne comptaient pas chercher dans les nuages, mais bien en dessous ? D’un côté, il semblait encore plus absurde qu’un équipage tout entier soit prêt à mourir dans l’espoir de gagner un simple bateau.
Eliott se maudissait. Tout cela n’avait décidément aucun sens. Ces sylphes étaient-ils vraiment avides au point d’en être aveugle ? Il observa le pont avec attention pendant qu’il laissait la grisaille s’étendre dans son aura. La voix d’Astra ressurgit dans sa mémoire.
Et si, depuis tout ce temps, nous cherchions à le réprimer parce qu’au fond, tout le monde sait très bien que nous sommes comme les Vagabonds. Nous n’existons pas.
Ces mots raisonnèrent d’une manière bien différente de la première fois. Il se mit à fixer ses camarades d’un regard neuf. Ressentaient-ils la même chose qu’Astra ? Si tel était le cas, alors cette quête avait peut-être pour but de trouver quelque chose de bien plus important que la promesse d’un galion.
« Eliott, p’tit tir au flanc, bouge ta fumée d’feignant et aide un peu les autres. »
Le capitaine flottait au-dessus de lui. De petits éclairs traversaient son aura.
« Oui ! Tout de suite ! »
Le capitaine redevint une boule de lumière calme et déambula entre ses travailleurs. Eliott s’activa aussitôt. Astra clignota en passant près de lui. Il lui répondit de la même manière pour la rassurer.
Dans quoi était-il en train de s’embarquer…
Alors qu’il traversait le pont, il vit qu’un morceau de rambarde était sur le point de se désagréger. Il s’approcha et commença à pétrir la nuée pour la reformer.
Il aurait dû s’enfuir tant qu’il en était encore temps, mais pour aller où ? Rejoindre les Vagabonds en attendant d’être à nouveau accepté quelque part ? Les nouveaux-nés et les plus vieux sylphes étaient souvent accueillis en priorité. C’était une règle de charité qui permettaient aux moins solides d’éviter les tortures d’une vie dans la brume. Lui qui était entre deux âges ne trouverait sûrement rien avant un très long moment.
Le capitaine se plaça à l’avant du galion. Astra se tenait derrière lui.
« Prêt, mes p’tits gars ? » lança le vieux marin.
L’équipage s’enflamma à l’unisson. Eliott eut envie de se jeter du pont. Son destin était scellé. Il allait plonger sous le ciel et se désintégrer, sans jamais connaître la joie d’être le propre maître de son bateau.
Personne n’était revenu du Dessous. En quoi cette fois-ci serait-elle différente ?
Eliott avait remarqué plusieurs fois que les pires évènements l’incitaient en général à imaginer des choses encore plus terribles. Il se mit à penser à la mort. Serait-ce douloureux ? Sentirait-il son être se déchirer et s’évaporer ?
Son aura chancela. Astra lui envoya un scintillement de lumière. Il lui répondit par un éclat si ridicule qu’il en eut honte.
« À mon signal ! » hurla le capitaine.
Les sylphes s’illuminèrent comme un seul être. Le moment était venu. Eliott se précipita vers la proue. La panique brouillait sa perception du monde et ses couleurs se heurtaient en lui avec la violence de bourrasques incontrôlables.
« Prêts… »
La présence de ses camarades calmait un peu la tempête qui le consumait. Astra lui envoya un dernier scintillement, un fragment d’étoile qui aurait pu balayer toutes les ténèbres du monde.
« Sautez ! »
Le temps l’avait rattrapé.
C’était la seule chose qu’il avait pensée lorsque l’équipage, comme une masse de brouillard tombant de la gueule d’un monstre, avait sauté dans la mer. Le temps était en train de le dévorer, de le déchirer, de le percer de part en part. Voilà pourquoi Eliott s’était retrouvé en bas, lui aussi, sans pourtant avoir eu le souvenir de s’être jeté par-dessus bord.
Il mit un certain temps avant de comprendre. Il ne sentait rien. Ne voyait rien. Ce qui l’entourait n’était qu’une brume grise, épaisse et moite. Lui-même n’était plus qu’une ombre perdue à tout jamais. Il allait mourir, disparaître sans laisser de trace, parce qu’Astra avait raison depuis le début : ils n’étaient rien.
Le Vide se glissa dans son aura. C’était pire que tout ce qu’il avait pu imaginer. Il aurait voulu être un nuage. Une petite volute blanche incapable de réfléchir.
L’idée le frappa. Eliott en ressentit presque la douleur. Voilà bien une chose à laquelle il aurait dû songer quand le Vide l’avait entraîné maintes fois dans son abîme.
Il pensait.
Il pensait, alors il était.
Eliott se sentit peu à peu reprendre le contrôle. Il fit briller tour à tour plusieurs couleurs pour se définir dans ce brouillard. Lorsqu’il réussit à chasser son inquiétude, sa raison le pressa d’agir. Par où devait-il aller pour regagner la surface ?
« Eliott ! »
Il se figea. L’appel semblait venir tout droit d’un autre monde.
« Astra ? Tu m’entends, Astra ? »
Pas de réponse. Eliott réussit à apercevoir quelques rayons de soleil. Il songea qu’il lui aurait suffi de s’y accrocher pour s’extraire de ce nulle part, mais…
Mince, il n’aurait jamais cru pouvoir hésiter entre une mort certaine et un semblant de vie. Il avait déjà été si loin. Maintenant qu’il était aux portes de ce mystère enfoui, devait-il définitivement tourner la clé ? Astra venait de l’appeler, c’était certain. Il n’était pas resté assez dans la brume pour imaginer sa voix.
Et si elle avait réussi ? Eliott réalisa que son aura s’était illuminée d’une magnifique couleur. Un mélange d’aube et de crépuscule où tournoyait l’éclat de mille constellations. Il n’avait jamais vu son être se parer d’une aussi belle lumière. En fait, parce qu’il refusait de croire sans avoir vu, il avait toujours supposé qu’il en était incapable.
Mais son amie l’avait appelé, alors cette fois-ci, c’était différent. Eliott cessa de lutter. Il creusa. Creusa à s’en épuiser. Il déchira la nuée, la perça, la blessa. La brume volait autour de lui en petits tourbillons qui regagnaient la surface.
Il la laissa faire, cette petite masse blanche qui ne pensait pas.
Lui, il ne comptait plus vivre comme un nuage et prétendre ne pas en être un.
Il aurait aimé se souvenir de la chute.
Voir le monde défiler dans un balayage trop rapide de couleurs. Basculer sans comprendre. Sentir les bras nerveux du vide s’agripper à lui pour l'entraîner vers le bas. Mais il n’y avait que du noir. Partout. À perte de vue. Une masse homogène qui l’avait englouti tout entier.
Eliott sentit sa conscience poindre au loin ; les premiers rayons d’un nouveau jour, trop faibles encore pour chasser les ténèbres. Des bras… Il connaissait ce mot, comme s’il était tombé du ciel à ses côtés. Pourtant, cela entrait en contradiction totale avec ce qu’il savait de lui-même. Comment aurait-il pu avoir des membres, lui qui n’avait pas de…
Une sensation inconnue lui fit ouvrir les yeux. Un bleu pur piqué d’écume s’étendait à perte de vue au-dessus de lui. Les nuages passaient lentement dans le ciel, mastodontes que la taille rendait encore plus gracieux. Sa maison lui paraissait loin. Trop loin. Inatteignable.
Avait-il vraiment vécu tout là-haut ?
Un flux de mots le traversa. L’univers l’infusait de ses nouvelles règles. Bras, jambe, tête, pied… Il en venait de partout, sans qu’Eliott ne sache d’où. Nez, oreille, bouche, dent… Ils entraient dans son esprit, se logeaient confortablement parmi ses certitudes, d’une façon si simple que, pendant un moment, il lui parut évident que toutes ces idées étaient faites pour être là. Doigt, main, ventre, épaule… Ils se pressaient en lui avec une force qui lui comprimait les tempes. Une sensation désagréable le parcourut pour la première fois. La douleur. Quel horrible sentiment…
Eliott sentit l’air effleurer son visage. Son cœur palpita. Il tendit sa main vers le ciel, comme s’il avait voulu s’y accrocher. La brise lui lécha le bout des doigts. Il la touchait. Enfin. Cette compagne de toujours qui poussait la brume dans l’ancien monde exerçait quelque chose sur lui, cette sensation sans laquelle la vie n’était qu’un règne fade sur des êtres mornes.
Il pouvait toucher le vent.
Eliott tourna la tête vers la gauche. Un minuscule point rouge se baladait sur une couronne blanche sertie d’un point jaune. Une coccinelle qui passait de pâquerette en pâquerette. Il se tourna sur le côté. La fraîcheur de l’herbe caressait sa peau nue. La petite bête déploya ses ailes et s’envola. Il la suivit des yeux. Elle passa au-dessus de lui, puis s’éloigna au loin, le forçant à se relever s’il ne voulait pas la perdre de vue. Il s’assit et découvrit l’ampleur du paysage qui l’entourait.
Ce fut une explosion. Il y avait tant de couleurs qu’il était impossible pour Eliott de les dénombrer. Son esprit se mit à énumérer un tas de nouveaux mots qu’il venait d’apprendre. Là, de hauts arbres tendaient leur pointe vers le ciel, des lacs gorgés de poissons scintillaient sous un soleil calme, des tapis d’herbe couvraient les montagnes de fleurs et des chevaux galopaient à toute vitesse vers l’horizon.
Ce monde portait en lui des richesses, des formes et des vies si différentes, belles et fascinantes, qu’Eliott ignorait si tout ce qu’il voyait était bien réel. Cette terre semblait inépuisable, incapable de contenir sa capacité créatrice, avide d’accoucher encore et encore de merveilles plus incroyables les unes que les autres.
La coccinelle se posa sur sa main. Eliott sentit une larme rouler sur sa joue. Elle était là, le foulant de ses minuscules pas dont il sentait à peine le mouvement. Ses poumons se remplissaient d’odeurs charriées par les vents : le bois, l’herbe et le pollen.
Il comprit.
Le Vide, les paroles d’Astra : tout prit sens. Il leur manquait bel et bien quelque chose, là-haut, et c’était cette enveloppe particulière. Elle qui leur aurait permis d’assouvir ce besoin de toucher, de sentir, de voir, d’entendre. Elle qui était ce lien, ce langage sans lequel tout ceci aurait été terne et superficiel.
Un corps. Eliott avait un corps.
Il avait marché plusieurs heures, incapable de dire combien. Seul l’embrasement du ciel lorsque le soleil s’était effondré dans le lac lui avait permis de prendre conscience du temps.
Eliott s’était mis en tête de retrouver les autres. Pendant qu’il parcourait ce nouveau chez-lui, il découvrit les contraintes de cette peau dans laquelle il voyageait. Il eut d’abord faim, puis soif, avant de se sentir fatigué. Il renonça pourtant à s’arrêter avant la nuit et se contenta des pommes, des prunes et des mirabelles juteuses qui pendaient à proximité de ses mains pour se sustenter.
Le soir approcha. Il ne trouvait toujours aucun signe de vie des autres. La plaine disparut dans les ombres de la nuit et les étoiles tachetèrent le ciel d’une myriade de constellations. Eliott perdit peu à peu espoir. Comment avaient-ils pu tomber aussi loin de lui ? Il passa près d’un nid renversé. Au centre des œufs en mille morceaux, un oiseau inerte les recouvrait de ses ailes brisées. Une tache rouge s’étendait sur son plumage gris. Là-haut, les sylphes ne pouvaient pas mourir, mais dans ce monde…
Un frisson remonta son échine. Peut-être que cet endroit n’était pas aussi idéal qu’il lui avait semblé. Eliott secoua la tête pour refouler ses peurs. Non, il refusait d’admettre une telle chose. Il accéléra le pas. Avec un peu de chance, il réussirait à laisser derrière lui toutes ces idées sombres qui lui serraient la poitrine.
Alors qu’il passait tout près d’un bois, il balaya à nouveau le paysage d’un œil attentif. Un ondoiement près des hauteurs captura son attention.
C’est alors qu’elle apparut.
Sur un petit morceau de terre qui surplombait la vallée, loin dans la nuit, sa silhouette se découpait du voile d’encre qui recouvrait les montagnes. Elle était belle comme l’été. Des cheveux blonds, une peau ambrée, la taille souple et des épaules minces. Sa silhouette ondulait comme un épi de blé sous le vent. Ce monde avait réussi à lui offrir cette essence particulière qui infusait son âme. Cette façon leste et agile avec laquelle elle se déplaçait là-haut.
Astra.
Là, au milieu des ombres, elle glissait sous le ciel avec la majesté d’un sylphe. Pourtant, elle avait elle aussi ce corps un peu disgracieux et difficile à mouvoir. Ses mains en coupe formèrent un lotus. Elle passa d’une jambe à l’autre d’un petit bond et elle tourna ensuite sur elle-même. Ses cheveux s’enroulèrent autour de sa taille comme des fils d’or.
Elle dansait.
C’était ce qu’elle avait toujours fait, mais aujourd’hui, cela avait enfin du sens.
« Elle ne se souvient pas de toi. »
Eliott tressaillit. Sa tête tourna dans toutes les directions. Il mit un certain temps avant de trouver cette voix qui semblait sortir du néant. Un homme, qui portait un bout de tissu vaguement attaché à son côté droit, s’approcha de lui.
« Qui êtes-vous ? »
L’homme ne répondit pas. Il vint se placer près de lui. De profondes rides sillonnaient son front. Eliott avait espéré trouver son ancien capitaine, mais il sut que cet inconnu n’était pas un membre de l’équipage. Il émanait de lui une forme de douceur et de mélancolie qu’Eliott n’avait jamais senti ailleurs – hormis peut-être en lui-même.
« Je pensais que j’étais le seul à être capable de m’en rappeler, » reprit l’homme.
Il releva les yeux et contempla les ténèbres.
« Je vous ai vu tomber, l’autre soir. Une pluie de lumière s’est abattue un peu partout. Les autres appellent ça des étoiles filantes. C’est une image si jolie que je n’ai pas eu le cœur de leur expliquer. De toute façon, eux non plus ne se souviennent pas, alors ils ne m'auraient pas cru. »
Eliott fouilla le visage de l’inconnu. Il n’y lut qu’un calme de vieux monsieur habitué à être scruté de la sorte.
« De toutes les étoiles, c’est toi que j’ai suivi. Le hasard ou le destin… Je ne saurai pas le dire. Ceux qui ont tout oublié se promènent sans but. Toi, j’ai tout de suite su que tu cherchais les autres. »
Il reporta son attention sur Eliott. Plus loin, trop pour pouvoir entendre quoique ce soit, Astra continuait de danser.
« Personne ne se souvient de ce qui existe avant la chute. J’ignore pourquoi, mais toi et moi, nous sommes les seuls. »
Ses yeux plongèrent dans les siens. Eliott comprit. Le monde venait de lui tomber dessus. Les pièces se rassemblèrent. Une image nette se forma. L’homme qui lui faisait face n’eut plus du tout les traits d’un inconnu.
« C’est vous… »
Un sourire étira les lèvres du vieil homme.
« Vous êtes le Pelleteur de Nuages. »
Il laissa échapper un rire pendant qu’Eliott le dévisageait.
« Alors, c’est ainsi qu’on m’appelle là-bas. C’est un joli nom. Cela devrait être celui de tous les idéalistes. »
Eliott battit plusieurs fois des paupières.
« C’est dingue… Vous êtes vraiment celui dont tout le monde parle… »
Il déglutit.
« J’ai tellement de choses à vous demander. Pourquoi avez-vous plongé ? Pourquoi tout le monde perd ses souvenirs ? Est-ce qu’ils peuvent les retrouver ? Est-ce que…
– Doucement mon garçon, doucement. »
Le Pelleteur se mit à marcher en sens inverse. Eliott était sur le point de contester. Il se tourna vers le rocher sur lequel Astra dansait, prêt à ouvrir la bouche, mais il se ravisa au dernier moment. Une autre silhouette l’avait rejointe. Elle avait un corps plantureux et une masse impressionnante de cheveux noirs.
Eliott sentit son cœur basculer. Il ignorait comment il avait fait pour la reconnaître, mais il était certain que c’était elle. Aurorale. Astra avait réussi à retrouver Aurorale.
Un rire lui échappa. Eliott commençait à croire au destin. Il observa le vieil homme qui plongeait dans les bois. Le doute s’insinua en lui. Tout au fond de son âme de sylphe, il sentait que cette rencontre n’était pas un hasard. Ils étaient les seuls à se souvenir de l’ancien monde. Les seuls à garder cette précieuse mémoire de leur grande Histoire.
Eliott se tourna à nouveau vers le rocher. Les deux jeunes filles avaient disparu. Une pointe de chagrin douce amère se nicha dans son cœur.
Pour la première fois de toute sa vie, il sut ce qu’il devait faire.
Eliott tourna les talons et courut vers le Pelleteur. Lorsqu’il le rattrapa, le vieil homme esquissa un sourire.
« Maintenant que nous sommes deux, fit-il, peut-être qu’ils me croiront. »
Eliott hocha la tête. Il essaya de chasser le souvenir de cette danse qui lui nouait le ventre. Un jour, il reviendrait. Il lui raconterait tout dans les moindres détails. Elle le comprendrait. C’était Astra, après tout. La vaillante. Celle qui n’avait pas eu peur de plonger sous les nuages.
« Vous savez, fit Eliott, je vous ai dit que j’avais plein de questions à vous poser. »
Il marqua une pause. La nuit l’effleura de sa vie silencieuse. Seule une chouette hulula au loin.
« En fait, je n’en ai qu’une. »
Le vieil homme lui adressa un regard surpris. Tandis qu’ils sortaient de la petite partie du bois qu’ils avaient empruntés, ils débouchèrent sur la plaine. Les pâquerettes avaient refermé leurs pétales. L’herbe fraîche accueillait les rayons de lune comme des filets d’eau bleutés. Eliott contempla ce vaste paysage qui était capable de revêtir tant de visages.
« Vous pensez que, quand notre corps fanera, nous reviendrons là-haut ? »
Le Pelleteur joignit les mains dans son dos.
« C’est une bonne question, mon garçon. C’est une bonne question… »