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Écrit par Rémi Escamilla
Nouvelle
Publié le
16/11/2023
5.906
Palais de Thelmybara, onze heures.
Le duo de gardes, davantage juché sur place par le poids de leur armure que par celui de leur devoir, tirait une moue incrédule.
« Vous n’avez pas l’air d’une officielle, je ne vois pas pourquoi on devrait vous laisser l’accès à ces quartiers restreints. »
Une grimace de désarroi vint remplacer le sourire radieux de Charlotte.
« Vous êtes nouveaux ? Ou vous ne vous souvenez pas de moi, peut-être ? Je viens ici souvent ! Je ne fais pas mes rapports aux ancêtres pour pas les déranger, donc je vais voir Bavil, c’est mon chef ! »
Si les deux soldats ne comprirent pas tous les tenants et aboutissants de sa phrase, ils savaient, cependant, que Maître Bavil avait droit de passage quasiment partout dans le palais et recevait régulièrement des visites.
Mais une chose après l’autre ! Qu’est-ce que ce petit bout de femme pouvait vouloir à l’un des plus grands érudits du pays ? Ses cheveux, tressés en une longue natte noire de jais terminée par un mignon ruban saumon, étaient le seul élément de son apparence à peu près acceptable ; du reste, sa tenue était un assemblage chaotique de patchworks et de tissus rapiécés. Il y avait un certain goût dans l’ensemble, si l’on excluait l’effroyable quantité de breloques cousues çà et là comme autant de décorations festives. Bien qu’ayant un début de vingtaine, elle semblait avoir les goûts vestimentaires d’une enfant.
« Ça ne va pas être possible, j’en ai peur, asséna l’un des deux gardes sur lequel toute diplomatie était vouée à l’échec. »
Charlotte grogna, marmonna quelques plaintes dans sa barbe, puis s'employa à fouiller dans une besace dont le cuir avait connu de meilleurs jours. Elle mit quelques instants à trouver l’objet de son attention, se débattant entre l’anarchie de ses affaires et les (trop) nombreux bracelets restreignant ses poignets à chaque mouvement.
Les soldats virent passer une flute à bec, des billes en bois, un appeau taillé en forme d’être humain, puis, finalement, une accréditation absolue que la jeune femme tendit fièrement devant elle. C’était un épais parchemin froissé orné des armoiries du pays et à la signature magique singulière, autant dire impossible à imiter ; les quelques chanceux à posséder ce genre d’objet pouvaient aller là où bon leur semblait.
La mâchoire des plantons se décrocha et Charlotte n’attendit pas qu’ils la ramassent pour vaquer à ses occupations, non sans avoir ostensiblement relevé le nez en signe de « je vous l’avais bien dit ».
Quelques minutes plus tard, elle revint sur ses pas désormais munie d’une bourse charnue dont le bruit ne laissait aucune imagination quant à son contenu. Sans prêter attention aux gardes, elle tenta de faire une place à son pactole au sein de sa besace en se servant de sa bouche pour tenir un paquet de missives scellées.
« Charlotte ! l’interpella la voix de Maître Bavil plus loin dans le couloir. Vous avez un ordre de mission de la part du seigneur Zen, où pensez-vous aller ?
– Ve vais manver… »
Elle dégagea les lettres de sa bouche et froissa le tout dans son sac.
« Je vais manger ! Je passe chercher ça dans la soirée ! »
Les gardes échangèrent un regard désemparé. Qui était cette énergumène ?
Terrasse d’une auberge bon marché, douze heures.
À chaque fois que Charlotte passait par Thelmybara, elle invitait systématiquement ses proches à partager une belle collation dans leur bouiboui favori ; pratique commune à quasiment tout travailleur de la capitale ayant conscience de la qualité de la nourriture locale.
Lorsque Hessun, seul du groupe à avoir son temps aujourd’hui, arriva en vue de la terrasse de l’auberge, il ne mit pas longtemps à repérer la jeune femme. Elle avait amassé sur sa table, outre un monticule de bazar posé là pour dégager sa besace et ses poches, une dizaine de pains grassement fourrés de figues. Les miettes sur ses genoux, en nombre suffisant pour nourrir un ibis pendant une semaine, indiquaient qu’elle avait d’ores et déjà vigoureusement entamé sa réserve.
Quelques embrassades chaleureuses et échanges de banalités plus tard, le grand dadais n’y tint plus et passa à l’attaque avec cette question qui lui brûlait les lèvres à chaque retour de son amie :
« Charlotte, sois honnête avec moi, initia-t-il en l’épinglant du regard. En quoi consiste ton travail ? Depuis qu’on se connait, tu disparais par tranche de trois à six mois pour revenir débordante d’argent ! Tu ne parles quasiment jamais de ton quotidien, et même si j’apprécie que tu dilapides tes dhals en tournées, j’aimerais quand même savoir ce que tu fais de tes journées !
– Oh, je ne peux pas en parler, c’est suuuper secret ! se ferma-t-elle. C’est surtout des wooosh, des waaah, parfois même des hop c’est à moi ! et puis voilà… »
Chaque onomatopée fut accompagnée d’un éventail de mimiques et autres grimaces rendant toute tentative de compréhension encore plus ardue.
« Ça porte un nom ? tenta Hessun. Moi aussi je fais des choses en wooosh mais, en tant que zoologiste, ça implique souvent des bestioles et au moins les gens se font une idée.
– Ch’est archi méga checret ! Che peux pas en…
– Commence par mâcher avant de parler ! Et puis, laisse tomber ; quoi que tu fasses, tu es encore entière et tu restes quelqu’un de bien, c’est tout ce qui compte non ? »
Il noya sa frustration dans une pinte de bière alors que Charlotte entamait son quatrième pain aux figues depuis son arrivée. Cette femme était une catastrophe ambulante qui revenait souvent de ses « missions ultra-secrètes » avec un cocard, beaucoup de bleus, des babioles sans intérêt et un sourire jusqu’aux oreilles. Les copains l’avaient longtemps prise pour une mendiante outrageusement chanceuse, peut-être une voleuse dans le pire des cas ; sa personnalité ne laissait pas présager qu’elle fasse quoi que ce soit de bien plus complexe.
« Je bosse avec les plus grands, les légendes même ! se vanta-t-elle après avoir avalé assez de pain pour colmater un mur. Je fais plein de choses pour plein de gens, comme si j’étais une bonne, une coursière, une vendeuse, une prof et une mercenaire en même temps ! Mais moi je suis un petit vent frais quand la plupart d’entre eux sont des pets de vache. »
Hessun ricana. L’excès d’assurance dont elle faisait preuve lui paraissait un maquillage grotesque. Mais il adorait Charlotte : son rayonnement valait bien une part de mystère.
Puis, il eut une idée saugrenue. Il comptait régler ses problèmes de la journée à grand renfort de dessous-de-table, mais peut-être pouvait-il faire d’une pierre deux coups : économiser quelques dhals et mettre la jeune femme à l’épreuve. Qui sait, peut-être aurait-il une idée de ses capacités réelles, au bout du compte ?
« Penses-tu que ton petit vent frais pourrait faire quelque chose d’archi méga secret pour moi ? demanda le zoologiste en se rapprochant. »
Charlotte interrompit sa mastication et plaça une main à son oreille pour silencieusement signaler son attention.
« Une cohorte de la vieille Guise doit arriver en ville aujourd’hui. En somme, c’est tout un assortiment d’ecclésiastes musclés avides de chasse et de bagarre, mais le plus important, ce sont leurs goûts culinaires ! Ils sont censés s’attabler au Haut-Chasseur pour un banquet ce soir, un des plus grands restaurants de la ville, et leur chef a des envies, disons, particulières…
– La dernière fois que j’ai dû travailler en cuisine, j’ai failli causer un incident diplomatique…
– Respire, Charlotte ! Le chef de la cohorte veut becter un dragon pygmée, un plat fin mais dangereux ; l’animal doit être apporté vivant en cuisine et préparé dans les minutes qui suivent sa mort, sans quoi sa chair devient hautement toxique. Je veux que tu libères le petit avant qu’il ne passe à la casserole. »
Les yeux de Charlotte fourmillèrent d’étoiles à la mention du lézard.
« Tu veux un nouvel animal de compagniiiiiiie ? s’exclama-t-elle à voix basse, malaxant les joues de son ami comme s’il était un chaton moelleux. C’est géniaaaaal !
– Je veux le récupérer et l’envoyer loin d’ici, admit-il avec remords. Le bonhomme qui gère le restaurant me l’a acheté en se faisant passer pour un zoologiste venu du nord, jamais il ne m’a dit ce qu’il comptait en faire. Les crieurs qui ont annoncé la cohorte ce matin me l’ont appris ; c’est moi qui avais le seul spécimen de Thelmybara… »
Les étoiles disparurent derrière les nuages voilant désormais les yeux de Charlotte.
« Ils arrivent à quelle heure ? »
Place faisant face au Haut-Chasseur, seize heures
Hop, hop, hop.
Charlotte sautait en rythme sur les marches d’air invisibles créées par la mélodie de sa flute. Ces instruments étaient d’un pratique incomparable, de la magie sans se prendre la tête ! Les « vrais » mages pouvaient faire, en silence, des choses saisissantes ; mais rien ne valait une bonne musique pour accompagner une balade.
Terminant son ascension sur les tuiles grises d’une maison, elle s’assit en tailleur munie de son ultime pain aux figues et détailla la cible de son intérêt. Tout le monde faisait des wooosh et des wouu-houu avec sa magie, ce n’est pas sa petite pause en hauteur qui allait attirer l’attention outre mesure.
Le Haut-Chasseur était un immense restaurant s’étirant sur plusieurs étages. Encadré par de magnifiques cyprès, il bordait une large place du centre-ville et faisait dos à un dénivelé s’envolant encore sur quelques étages à la verticale. L’architecture de Thelmybara était principalement faite pour les mages utilisant les tremplins et autres sortilèges de lévitation pour naviguer entre les tours et galeries labyrinthiques disséminées sur de trop nombreux niveaux de hauteur.
Charlotte ne mangeait pas de ce pain-là !
Quoi qu’il en soit, le restaurant n’avait que deux entrées : celle des clients et celle du service. Les deux étaient gardées ; l’endroit avait été bouclé par la garde de la cohorte dès les premières lueurs du jour. Il serait difficile d’y rentrer, même accompagnée de sa fidèle accréditation.
Le toit n’était pas plus une option car un échangeur de galeries trônait en lieu et place dudit toit. Les terrasses donnaient directement sur les salles et non sur les cuisines. Pas de voie aérienne, donc. Il lui faudrait passer la garde, mais ne pas éveiller les soupçons, et rien dans son attirail de bibelots magiques ne lui permettait de devenir littéralement invisible aux yeux de tous !
Elle avait senti qu’Hessun cherchait à la mettre au défi. Quoi de plus naturel ? Personne ne voulait consciemment gober ses excuses pour éviter de parler de son travail. Se doutant qu’il ne l’avait pas délibérément envoyée au casse-pipe, la jeune femme continua de se creuser la cervelle pour trouver un moyen de faire une infiltration dans les règles de l’art.
Si ça tournait au vinaigre, Hessun aurait forcément un moyen de la sortir de la mélasse, pas vrai ?
Jouant avec sa tresse, Charlotte passa ses options en revue jusqu’au moment où son regard s’attarda sur les coursiers et livreurs passant par l’entrée de service.
Il se faisait beaucoup d’allers-retours vers les greniers, apparemment…
Cellier du Haut-Chasseur, dix-neuf heures.
« De l’air !!! »
Charlotte inspira avec la vigueur d’un nouveau-né. Si se dissimuler dans un sac de persil bien plus large qu’elle lui avait paru être une bonne idée pour s’introduire dans le restaurant, le confort d’un tel mode de transport restait à désirer. Après presque une heure de ballottements dans la charrette ayant fait office d’escorte jusqu’au cellier, elle avait dû attendre patiemment que la troupe de livreurs déserte l’endroit pour s’extraire de son véhicule parfumé.
Heureusement que tout le monde utilisait la magie pour porter les charges lourdes dans cette ville, sans quoi elle ne serait pas restée discrète bien longtemps.
Ses compagnons de voyage, majoritairement composés de légumes et d’épices, n’avaient pas été bien bavards et aucun grognement n’était arrivé à ses oreilles, sa cible devait donc déjà être sur place. Si ses calculs étaient exacts, elle disposait d’une maigre demi-heure avant l’arrivée des cuisiniers et d’une heure entière avant l’arrivée de la cohorte.
Charlotte n’était pas bonne en calcul. Elle décida donc de presser le pas après avoir débarrassé ses cheveux de son demi-kilo d’assaisonnement.
Début de l’opération dragon-persil : prendre la bestiole et s’en aller. Rien de plus facile.
Un rapide coup d’œil par l’entrebâillure de la porte du cellier lui confirma deux choses.
Premièrement : les cuisiniers devaient profiter de leurs derniers moments de répit avant l’assaut car l’endroit était désert de toute présence humaine.
Secondement : les quantités déraisonnables de persil grâce auxquelles elle avait voyagé devaient être prévues pour l’immense carcasse de bovidé trônant sur l’îlot central. Sans tête ni membres, vidée et creusée, elle était assez grande pour qu’un adulte puisse y faire de la spéléologie et, outre le persil, la farce de la bête allait demander plus de pain que Charlotte ne pourrait jamais en manger.
Pourquoi je ne suis pas invitée quand on bouffe aussi bien ? râla-t-elle en pensées.
Elle risqua quelques pas discrets dans l’antichambre de l’appétit et en détailla le contenu. Fourneaux à bois modernes, blocs de froid magiques finement ouvragés, râteliers d’épices soigneusement organisées… l’endroit, qui était assez grand pour y faire vivre une poignée de familles, aurait fait verdir de jalousie n’importe quel cuistot d’un établissement plus modeste. Des passe-plats laissaient entrevoir plusieurs ailes, chacune destinées à un office différent dans la chaîne de l’alimentation et séparées de la partie centrale par des portes à battants.
Un lointain tumulte, par-delà l’entrée principale fermée donnant sur ce qui devait être l’une des multiples salles du restaurant, fit faire profil bas à Charlotte de peur qu’un visiteur impromptu ne la remarque. Ce n’était pas avec son vieux gilet en laine et sa jupe rapiécée qu’elle se ferait passer pour la responsable des carottes.
Même si elle était certaine qu’une cuisine de cet acabit devait avoir une responsable des carottes.
Accroupie, elle débuta son exploration, non sans prendre quelques instants pour s’arrêter devant telle marmite mijotant doucement sur un fourneau ou devant telle autre marinade aux senteurs envoûtantes. C’est au bout du septième plat goûté à la volée qu’elle tiqua.
Depuis une aile adjacente, de petits cris parvinrent à ses oreilles. Humains ? Non. Légumes ? Non plus, ils ne gémissaient ainsi que dans ses cauchemars.
Rejoignant leur provenance à pas de loup, elle se trouva nez à nez avec une dizaine de modestes cages de bois empilées les unes sur les autres. Elles contenaient principalement des volailles : poulets, canards, oies et, à sa grande surprise, un cessop. Ces gros oiseaux à l’allure de kiwis obèses et violacés étaient aussi stupides qu’immangeables, même si beaucoup s’accordaient à dire que « en ragoût, ça se laisse boulotter ».
Les volatiles, dont les piaillements incessants laissaient transparaître qu’ils s’inquiétaient de leur triste destin, focalisaient pourtant leur attention sur un danger plus proche. Charlotte n’en vit l’objet qu’en relevant timidement la tête pour observer le plan de travail leur faisant face.
Entre un amas d’ustensiles et de torchons se trouvait une petite caisse. Toute petite, même ! Une quinzaine de centimètres d’arête, tout au plus. Bien qu’immobile, elle émettait des grognements aigus, agressifs et farouches.
D’harmonieux symboles luisants ornaient chacune de ses surfaces, et la caisse elle-même était placée au centre d’un petit cercle de glyphes, flottant tout juste au-dessus du bois de l’îlot.
« Le dragon pygmée n’est pas plus grand qu’un gros rat mais il faut pouvoir le retenir ! » lui avait dit Hessun. « Je pense qu’ils auront utilisé une astuce magique à la noix pour rendre une cage plus résistante que la moyenne. »
Pas de doutes à avoir, pensa Charlotte. Mais si la caisse se contentait pour l’instant de rugir, la jeune femme se douta que la déplacer risquerait d’endommager ses marques magiques.
« Bon, il me tape sur le système le lézard ! Je reviens, messieurs… »
Un homme venait de rentrer en trombe dans la cuisine par la porte centrale. Il aurait pu voir Charlotte s’il ne s’était pas brièvement retourné pour héler ses collègues et se débarrasser de sa cigarette ; ce bref laps de temps laissa l’occasion à l’infiltrée de rouler sous le plan de travail.
Les pieds de l’inconnu s’arrêtèrent devant son nez alors qu’il commençait à ronchonner devant la caisse sans tenir compte du chœur de volailles dans son dos.
« Qu’est-ce qu’ils en ont à faire de manger un truc si petit, franchement ? bougonna-t-il. »
Quelles étaient les options ? Roulade, roulade, roulade. Oh, c’est de la fonte ?
« Allez, on bouge ! reprit-il en empoignant la caisse. Tu fais piailler la volaille, ça me fiche la tête comme un chaudr… »
PONG !
Lorsque Charlotte écrasa une casserole sur la tête du malheureux, tout bruit cessa dans l’aile. Chaque volaille jaugeait désormais avec respect la vivacité à laquelle la jeune femme pouvait se débarrasser d’un gêneur potentiel.
Le cuisinier était tombé raide au sol, emportant dans sa chute la petite caisse scellée qui, par miracle, n’éclata pas sous le choc. Avec une telle chute, le dragon devait avoir aussi mal que son geôlier ; du moins, elle l’espérait. Elle commença à traîner le corps jusqu’au cellier et vérifia son état par politesse.
« Ça va, vous êtes en vie ? »
Pas de réponse.
« J’imagine que c’est dodo ! » déduisit-elle tout bas.
Assommé. Définitivement marqué. Mort. Elle ne prenait jamais le temps de rester pour effectuer le constat de ses actes a posteriori, même dans les situations qui paraissaient les plus légères.
C’est la vie. Manger ou être mangé.
Pas le temps de tergiverser, pensa la jeune femme en rangeant le corps inconscient du cuistot entre les patates et les poireaux. Elle le dépouilla de son tablier et de son insigne ; même s’ils ne berneraient personne à terme, ils pourraient lui faire gagner de précieux instants. Lors de l’enfilage de son nouveau costume, elle sursauta.
Une véritable cacophonie se propagea depuis les cuisines, rapidement ponctuée de cris de gallinacés et d’un concert d’ustensiles en fonte rencontrant le carrelage. Prise d’une panique soudaine, Charlotte sortit du cellier constater l’ampleur des dégâts.
En l’espace d’un instant, la cuisine était devenue un enfer. L’intruse put compter, à vue d’œil, neuf cadavres de volatiles dispersés çà et là sur toutes les surfaces de l’aile. Plusieurs marmites étaient renversées, leur contenu se mêlant à celui de bocaux en miettes sur le sol. La dernière âme valeureuse de la cuisine était un cessop se noyant dans une bassine de légumes qui trempaient jusqu’alors sans être importunés.
Au loin, elle entendit une demi-douzaine de voix hilares ; certainement les cuisiniers s’imaginant leur collègue rencontrer les pires mésaventures aux prises avec le dragonnet.
« Oh… oh merde… »
Elle se doutait que l’oiseau survivant n’était pas responsable du carnage. Empoignant le malheureux boulet de plumes violettes qui peinait à respirer, la jeune femme s’affaira à l’agiter devant elle, davantage pour appâter le dragon en fuite que pour l’égoutter.
De petites traces de pattes imbibées de sang de volaille permirent à Charlotte de retracer la fulgurance du massacre. Bien entendu, la caisse scellée n’avait pas tenu le temps de l’aller-retour au cellier. Le reptile avait alors eu un buffet à volonté face à lui et s’en était donné à cœur joie : les premières cages avaient entraîné celles qui les surplombaient et la majeure partie d’entre elles s’étaient brisées dans leur chute, sonnant l’ouverture de la chasse. Les oiseaux n’ayant pas eu l’opportunité de la liberté semblaient littéralement morts de peur, tétanisés dans leur prison.
Tentant de retracer le chemin du lézard affamé, Charlotte se servit du cessop comme éclaireur dans chaque recoin où une bestiole de cette taille était susceptible d’aller se terrer. Elle espérait que la recherche ne s’éternise pas, car l’oiseau pesait un poids absolument déraisonnable !
Rien ne bougeait à l’horizon. Il n’était pas en hauteur. Hessun lui avait confirmé que cette espèce de dragon n’avait pas d’ailes mais compensait par une vitesse de course terrifiante.
Sur les cadavres de volatiles ? Rien ; entamés sans être finis. Sous les plans de travail ? Seulement des restes de nourriture éparpillés par le combat.
Elle continua de suivre la piste sanglante. Les empreintes laissées par le dragon étaient bien discernables parmi celles des volailles mais s’arrêtaient brusquement…
« À côté de la bassine à légumes ? » s’interrogea Charlotte à haute voix en zyeutant l’immonde aubergine à plumes qu’elle tenait haut depuis une minute.
Plus large qu’une marmite, le pauvre était blessé à plusieurs endroits mais restait vaillant ; du moins, autant que son absence totale de vivacité le laissait paraître. Cependant, de la longue courbe de son bec s’échappait, toute en discrétion, une fine queue garnie d'écailles et secouée de petits soubresauts.
« Tu te fiches de moi ?! »
À compter de ce jour, Charlotte put ajouter à ses compétences le fait de savoir désengorger l’œsophage d’un oiseau. Elle serra l’impudent contre sa poitrine comme si sa vie en dépendait jusqu’au moment béni où, dans un affreux bruit de déglutition, elle entrevit une patte sortir du bec audacieux à la suite de la queue.
Au terme d’un défi de doigté pour ne pas se faire pincer la main, elle réussit à extraire de l’oiseau ce qui ressemblait à un gros lézard brun. Sa tête dessinait un « V » gracieux et ses pattes étaient bien plus musclées et griffues que celles d’un gecko moyen. Cerise sur le gâteau : il était vivant et en bonne santé, bien que certainement traumatisé.
Reprenant son souffle en canon avec le cessop, elle raffermit sa prise sur le dragon et afficha un large sourire devant sa petitesse.
« Mais… t’es mignon tout plein ! »
Visiblement outragé, le vicieux reptile lui mordit la paume de la main bien plus fort qu’elle ne l’en aurait cru capable. Surprise, elle laissa échapper un cri en desserrant son étreinte, permettant au dragonnet de détaler à toutes pattes hors de vue.
« Hé, ça va l’ami ? Tu t’en sors ? » entendit-elle au loin, derrière les portes.
Double erreur.
Toute l’attention était désormais focalisée sur les cuisines dans lesquelles se baladait désormais une petite teigne de lézard beaucoup trop rapide pour son gabarit. Où avait-il pu passer ?
Ses options étaient aussi limitées que son temps, la jeune femme pria donc pour que la nature soit la plus vive. Libérant le cessop qui commençait à se débattre et à la couvrir de plumes, elle le jeta à la poursuite du dragon en lui intimant :
« Va chercher ! »
Bien entendu, aucun oiseau n’aurait pu comprendre cet ordre, encore moins un cessop ; ce fut l’instinct qui guida ses yeux strabiques vers le repère du reptile, à savoir : la carcasse de bovidé fraîche de l’aile principale, faisant directement face aux plus larges portes de la cuisine. Dans la précipitation, Charlotte n’eut pas le temps de se poser de questions et s’élança.
Les cuisiniers rentrèrent en trombe pour trouver leur lieu de travail dévasté.
Mais ce ne fut ni le sang, ni les cadavres de volaille, ni les différents mets gâchés par la présence de plumes ou renversés au sol qui retinrent leur attention. Ce fut Charlotte, qui émergeait tout juste par l’avant de la carcasse où trônait, fut un temps, la tête de l’animal. Dégoulinante d’entrailles, elle tenait de cessop dans une main et le dragon dans l’autre.
Des regards se croisèrent.
Réfléchis, réfléchis, réfléchis, dis quelque chose de cohérent ! pensa-t-elle.
Elle afficha son plus magnifique sourire.
« Je n’étais pas là-dedans de son vivant, vous savez. »
Abrutie.
Charlotte prit le chemin inverse et ressortit par l’arrière de la carcasse en faisant de son possible pour ne pas finir au sol dans sa hâte, serrant le dragon dans sa main comme le plus teigneux des bâtons de relai.
Si la plupart des spectateurs furent assez raisonnablement choqués par la scène pour ne pas avoir le réflexe d’intervenir à la première seconde, elle se fit barrer la retraite par un chef audacieux sur lequel elle lança le cessop en guise de diversion.
Vite ! Une porte ? Impossible, le grabuge allait attirer tout le restaurant dans les cuisines, les gardes lui tomberaient forcément dessus.
Un râtelier d’épices, accroché au passage de sa jupe, fut emporté et dégagea un épais nuage senteur cumin. La jeune femme dérapa un bref instant sur ce qu’il restait d’un canard, puis se rattrapa à une marmite dont elle renversa une partie du contenu sur son gilet avant de s’en servir comme projectile.
Une fenêtre ? Il y en avait une tout près d’elle mais la nuit tombante l’empêchait de distinguer autre chose qu’un arbre à l’extérieur. Tant pis : elle ferait avec !
Elle ouvrit les battants en grand et ne prit pas le temps de réfléchir avant de se jeter la tête en avant. Une roulade était vite faite, elle avait l’habitude des hauteurs.
Deux constats, à nouveau.
Premièrement : le cuisinier furieux avait riposté en lançant à son tour le cessop, qui passa à quelques centimètres au-dessus de la tête de la jeune femme avant d’aller se perdre dans la ruelle en contrebas comme une étoile filante.
Secondement : la ruelle était en contrebas ; la cuisine était au deuxième étage et faisait face à la cime d’un cyprès.
Palais de Thelmybara, vingt-et-une heures
Les deux gardes, dont le service touchait à son terme, virent arriver ce qu’il restait de Charlotte : une jeune femme boitillante, échevelée, couverte de plaies, de griffures, de plumes, de nourriture à l’origine indiscernable et dont les vêtements étaient imbibés de sang.
Malgré tout, un magnifique sourire paraît son visage. Un sourire crispé, fatigué, mais ça restait un sourire.
« Mais… mais qu’est-ce que…
– Chut, chut je… silence. Pour de vrai ! coupa-t-elle. Je vais prendre des vacances... une semaine, trois mois, j’en sais rien. CHUT. »
Elle passa sans qu’aucun des deux gardes ne relèvent d’un souffle, un silence gêné qui dura quelques minutes jusqu’à son départ clopinant.
Lorsqu’elle fut hors de portée de voix, l’un des plantons interrogea son collègue.
« C’est juste moi, ou bien elle empestait le persil ? »