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Écrit par Charles Perez
Nouvelle
Publié le
17/05/2022
Le système son de la Super Nintendo ne marchait plus depuis longtemps, alors la musique était jouée par leurs estomacs grondants. Sur le petit écran en mauvais état, le kart de Graam slalomait habilement au milieu des obstacles alors qu’il maniait les boutons d’une seule main, l’autre occupée à écraser une cannette de ZOCrack pour en extraire les dernières gouttes. La voiture manipulée par Gilda, elle, pataugeait dans un espace de sable humide et n’avançait plus.
– Bordel ! jura la petite fille lorsque Graam envoya sa cannette vide vers la poubelle pleine à craquer, marquant d’un son métallique sa victoire.
– T’y vois rien, c’est bien normal, dit Graam sans grand état d’âme.
C’était bien vrai. Depuis que les lunettes de Gilda avaient valsé lors d’une de leurs virées nocturnes, elle avançait dans le brouillard. La gamine ne prenait pas sa défaite trop à cœur. Ils s’amusaient mieux avant.
La course suivante s’était lancée, mais Graam semblait désintéressé de la compétition et avait délaissé sa manette pour s’étirer. Lorsqu’il avait les yeux fermés, il ressemblait enfin au jeune garçon qu’il était. L’illusion ne durait jamais très longtemps. Ses bras tendus laissaient paraître une parcelle pâle de ventre creux que Gilda fixa sans un mot.
– On devrait repartir à la chasse, fit remarquer Graam de sa voix détachée.
Parfois, il semblait que c’était lui qui lisait dans les esprits et non l’inverse. Néanmoins, Gilda ne s’introduisait jamais dans la tête de son ami. Elle avait déjà essayé et elle n’aimait pas ce qu’elle y trouvait. Graam était trop sinistre.
Leur planque actuelle était l’endroit où ils étaient restés le plus longtemps depuis toujours : une cabane esseulée au milieu du rien, avec à peine assez d’énergie pour faire tourner la télévision et garder les ZOCrack au frais. Gilda avait treize ans, Graam était un peu plus jeune. Tous deux étaient des gamins débrouillards, toujours à moitié affamés, sales et légèrement paranoïaques. Ils s’habillaient de vêtements d’adultes découpés et raccommodés par leurs soins dans un style dépareillé et coloré. Souvent, lorsqu’ils partaient en expédition pour récupérer des recharges et de la nourriture, ils se faisaient passer pour frère et sœur, mais c’était un mensonge.
Alors que Graam se levait avec difficulté, jouant son rôle préféré de vieil homme épuisé, Gilda ouvrit le FRDF et connecta l’appareil avec l’indifférence de l’habitude. Sur l’écran de la petite machine cubique apparurent des coordonnées à première vue illisibles et un point fixe : c’était leur position. La fillette enclencha un mécanisme discret faisant apparaître une minuscule molette qu’elle fit tourner lentement dans un sens, puis dans l’autre, cherchant un signal. L’écran se para peu à peu de vagues colorées et mouvantes et des zones rouges à l’opacité variable se mirent à maculer l’image.
– Eh. Eh, Graam !
– Quoiii ? répondit la voix ennuyée du garçon à l’autre bout de la cabane.
– On dirait qu’on a de nouveaux voisins.
De sa démarche traînante, Graam s’approcha et pencha sa tête juste à côté de celle de son amie. Au son de la cannette qu’il décapsulait d’une main sans même regarder, Gilda fronça le nez.
– Tu bois trop de cette merde, mec. Pas étonnant que tu sois aussi crevé.
Sans répondre, le regard fixe, Graam se pencha encore un peu, concentré sur la zone rouge en haut à droite de l’écran. Gilda le vit jeta un coup d’œil à l’échelle avant de prendre une gorgée de son ZOCrack.
– Connecte la radio, dit-il.
La fillette obtempéra, peu froissée par le ton autoritaire de son ami. Elle tenta les stations habituelles : les informations Sud, les informations Nord, Waves, la chaîne sportive, la chaîne classique. Généralement, cela suffisait, mais cette fois-ci, elle ne trouva rien. Graam émit un grognement sourd.
– Essaie les chaînes musicales, peut-être ? proposa-t-il en s’asseyant plus commodément à ses côtés.
Gilda martela le bouton de la radio, faisant défiler dans l’ordre les stations musicales. Folk : rien. Pop : nada. Country : niet. Et puis, alors que quelques notes de swing s’élevaient, des interférences brouillèrent le son des cuivres et des voix s’élevèrent. En forçant le micro des radios alentour à s’allumer, ils parvenaient à espionner les voyageurs dans un rayon de trente kilomètres.
– Bingo ! s’écria Gilda.
Au moins quatre personnes parlaient en même temps, mais deux de ces voix étaient plus fortes que les autres. Un homme, sans doute plutôt âgé, avec un accent du Sud à couper au couteau, et une femme à la voix grave, parlant un mélange complexe d’anglais et d’espagnol, ou peut-être d’italien. … que je dis, moi, guapa, c’est que Folke est juste complètement à côté de la plaque. - Es el poppy, eto, tu crois pas ? Je l’ai vu toda la semana que… - Oui, oui, je sais, je me doute bien, enfin, tu crois quoi ? Ma gamine qui couche avec ce dégénéré, ça me plaît pas plus qu’à Pedro. - Il lui brisera les dents, guapo. - Eh, j’veux dire… il avait été banni déjà dans son village avant, nan ? Ça pourrait juste expliquer le…
–Des gitans ? supposa Gilda.
– Tu saurais mieux que moi.
Ils laissèrent se brouiller le signal, et puis la musique swing revint emplir l’espace. La connexion au milieu du désert n’était jamais assez bonne pour qu’ils écoutent très longtemps. Il y eut un instant de silence, et puis l’estomac de Graam se mit à grogner. Le garçon grimaça et porta une main à son ventre.
– On a qu’à tenter dans tous les cas. Je fais mal mon taf quand j’ai vraiment trop faim.
C’était vrai. Ils avaient déjà agi dans de sales périodes, et généralement leur victime durait moins de dix minutes entre ses mains et le corps finissait dans un état pas possible.
Dans un large mouvement du coude, Graam termina sa cannette d’une goulée et visa à nouveau la poubelle. Ils s’aidèrent à se lever. Il était temps de se nourrir.
SuperSpeed avait eu du mal à démarrer, mais une fois lancé il était rare qu’il leur fasse faux bon. Ils avaient utilisé toutes les recharges qu’il leur restait, comptant sur le fait que leurs nouveaux voisins en auraient quelques-unes à leur prêter.
C’était Gilda qui conduisait, ses mitaines en cuir brun bien accrochées au volant. SuperSpeed cahotait au trot dans le désert accidenté. Le plus dur était généralement l’arrivée, car les alentours de leur planque étaient vides et larges, l’horizon visible de tout côté, et il suffisait d’éviter les quelques cactus encore debout et les cratères d’anciens bombardements. Loin sur leur droite, on pouvait capter les contours d’un Vegas déchu, où ils ne se tentaient jamais à aller, la ville promettant depuis des années bien plus de soucis que de délices. Parfois, leur en parvenaient des coups de feu très diffus, étouffés par la distance.
Graam lui donnait de vagues indications de direction, faisant voyager paresseusement son regard de l’écran du FRDF à son pistolet dont il vérifiait le mécanisme. Généralement, il ne le prenait même pas, mais la fillette avait remarqué qu’il le faisait suivre de plus en plus. S’il détestait l’utiliser, pour une raison ou une autre, il semblait à chaque chasse plus sensible à son propre tour de passe-passe. Dernièrement, il était de plus en plus courant qu’il donne simplement l’arme à sa victime pour qu’elle se tire elle-même une balle dans la tête. Gilda détestait lorsque les chasses se passaient ainsi, mais elle savait aussi que Graam n’allait pas pouvoir encaisser éternellement les pires souvenirs de ses repas.
– Faut qu’on choppe de l’iode, aussi, fit remarquer Graam, qui avait ouvert la boîte à gants pour en vérifier le contenu.
– Il nous en reste combien ?
– Quatre cachets.
Pour toute réponse, l’estomac de Gilda gronda.
Pour des gamins aussi jeunes, ils n’étaient pas bien bavards. Lorsqu’il n’était pas d’humeur, ce qui était la quasi-totalité du temps, Graam ne prenait même pas le peine de répondre aux tentatives de conversation de son amie, alors elle avait pris l’habitude de se promener et de s’enregistrer avec son vieux dictaphone. Elle énonçait quelques questions entrecoupées de pauses plus ou moins longues puis faisait jouer la cassette et y répondait, heureuse de ces conversations entièrement autonomes. Durant des années, elle avait eu une poupée mécanique qui jouait un vieux tub pop des années 60, mais s’en était désintéressée lorsque le mécanisme rendit l’âme. Elle avait presque treize ans et demi, après tout. Elle se trouvait un peu vieille pour jouer à la poupée.
Tout autour d’eux, le néant gigantesque du désert se déroulait sous les pneus de SuperSpeed et plus ils en laissaient derrière, plus il s’en dessinait devant. Les deux enfants commençaient à avoir méchamment faim. Graam détruisait une cannette vide avec ses dents pour s’occuper et Gilda serrait tant le volant que ses phalanges en devenaient douloureuses. C’était comme ça, ce désert. Chaque petit trajet durait des heures, longueur certainement due au fait que Gilda n’était pas assez certaine de ses capacités de conductrice pour aller au-delà de quarante kilomètres par heures. Les roues soulevaient des nuages de poussière jaune qui leur revenait parfois en plein visage quand le vent décidait de tourner.
Lorsque se dessinèrent à l’horizon les contours d’un petit campement ambulant, le soleil était au début de son déclin. En s’approchant, Gilda put discerner des caravanes et des tentes, quelques pick-ups poussiéreux, des silhouettes occupées. La fillette gara sans grand talent SuperSpeed un peu à l’écart, là où lui indiquait Graam. Un instant de total silence, moteur éteint, bouches cousues, court recueillement habituel du calme avant la violence. Graam passait sa main sur son crâne rasé de près. Instinctivement, Gilda en fit de même.
– Tu prends le flingue ? demanda-t-elle finalement en le voyant jouer avec d’un air indécis.
Il inspira brièvement et secoua la tête.
– Prends-le, toi.
Elle accepta, surtout pour le faire se sentir mieux, sans savoir si c’était très efficace, et tous deux descendirent de SuperSpeed, revêtant lunettes noires et foulards. Gilda coinça l’arme à sa ceinture et, après un dernier regard alentour, les deux enfants se dirigèrent vers l’entrée du campement.
Il y avait là une vieille femme installée sur une chaise de camping, confortablement affalée en arrière pour fumer sa pipe. Des volutes fines et verdâtres lui sortaient des narines et se mêlaient dans sa coiffure négligée, masse informe de cheveux décolorés tressés grossièrement, retenus au hasard vers le haut, indifférents aux lois de la gravité. Lorsqu’elle daigna ouvrir les paupières, ses yeux ressortirent rouges et globuleux derrière ses petites lunettes en demi-cercle. Le sourire qu’elle offrit aux deux enfants était inquiétant, un peu désagréable, laissant apercevoir des dents noirâtres en sous-effectif.
– J’peux vous aider, les mioches ?
Graam grattait la poussière de sa semelle baillante.
– On allait à Biazo mais on s’est perdu, dit Gilda avec aplomb. Nos parents nous attendent.
– Il se fait tard, un peu, dit la vieille hippie. Vous avez mangé ?
Graam fit oui de la tête.
– Eh bah, fit la vieille d’un air pincé, gardez votre bonheur pour vous alors. Z’avez qu’à passer la nuit ici. Los hermanos ont commencé à faire le feu, vous pourrez pioncer là. C’pas avec vot’ vieux cacharro que vous allez pouvoir rejoindre Biazo dans le noir.
Ses yeux, instables et fiévreux, laissaient comprendre plus efficacement qu’un long discours que la vieille hippie n’avait pas toute sa tête, mais il était difficile de juger si seul le contenu de sa pipe était coupable ou si elle était un peu dérangée. Les deux enfants échangèrent un rapide regard : ils ne s’attaqueront pas à celle-ci cette nuit. Qui sait les souvenirs atroces qui se trouvaient derrière ces prunelles accidentées. Gilda ne se tenta même pas d’essayer de lire la surface de son esprit.
Sans un mot, les enfants suivirent la vieille hippie jusqu’au centre du campement. S’ils croisèrent quelques âmes vagabondes affairées au linge, à la toilette de jeunes enfants ou à réduire au silence un chien excité, aucune d’elles ne leur porta grande attention. Sans doute n’était-il pas rare qu’elles accueillent des voyageurs égarés le temps d’une nuit. Habituée à l’absence de soutien de la part de Graam pour conserver leur couverture candide, Gilda questionna la vieille hippie avec la voix la plus inoffensive possible.
– Vous venez d’où ?
– De partout au Sud, répondit la femme d’un air parfaitement désintéressée, pour l’instant suivant s’adresser à trois silhouettes occupées près d’un foyer fraîchement allumé. Chicos ! Pequeñitos visitantes aquí.
Ils échangèrent quelques paroles dans un mélange linguistique trop obscure pour que les deux amis ne comprennent quoi que ce soit, et en une seconde la vieille hippie avait disparu. Graam avait les yeux d’un animal affamé et l’éclat faible du feu n’aidait en rien à le dissimuler. Gilda le tira en arrière pour le faire s’asseoir sur une des grosses pierres qui entouraient le foyer, espérant qu’il ne fasse pas tout tomber à l’eau. Peut-être était-ce l’âge, peut-être était-ce la quantité de ZOCrack qu’il consommait ou la qualité déplorable de ses nuits, mais Graam était beaucoup moins endurant en ce qui concernait la faim à mesure que les années passaient.
De l’autre côté du feu leur faisaient face trois hommes. Le premier semblait avoir bien entamé la seconde partie de sa vingtaine. Très mince et grand, il portait sur son visage des restes légers de maquillage, ou peut-être des tatouages temporaires presque effacés : des symboles que Gilda n’avait jamais vus, juste sous les yeux, entre les sourcils, sur les tempes. Ses traits androgynes étaient d’une beauté ahurissante, très animés, presque trop vivaces. Son débit de parole mêlé à son accent très prononcé rendait la compréhension difficile. Amical, presque familier, il leur donna son nom et Gilda fit bien attention à ne pas s’en souvenir. S’ils le choisissaient lui, elle voulait être certaine d’être incapable de nommer un homme qu’elle verrait bientôt mourir.
Le second homme était vraiment très vieux. Ramassé sur lui-même, il dessinait dans le sable du bout d’un bâton destiné au feu. Les enfants comprirent très vite que lui ne parlait pas un mot d’anglais. Quant au troisième individu, il ronflait bruyamment la bouche ouverte, couché un peu dans l’ombre, une bouteille de liqueur non identifiée vide au creux du coude.
– Vous fumez ? demanda aimablement le jeune homme.
Graam le remercia de la tête et tendit la main pour attraper les deux cigarettes déjà roulées que l’homme leur offrait. La fillette ne put rater le staccato serré des doigts de son ami et l’aida avec le briquet. De l’autre côté du feu qui se nourrissait et grandissait chaque minute, le jeune homme les observait avec une bonne humeur immanquable. Dans ses yeux gris et stables comme un lac en hiver, on lisait quelque chose comme une joie inexplicable, à laquelle Gilda n’était pas assez habituée pour en deviner une potentielle cause.
– Vous êtes tout jeunes, dit-il sur le ton de la vérité universelle, la voix dénuée de tout sous-entendu. C’est dangereux de voyager seuls.
– On est débrouillards, répondit Gilda.
Le jeune homme pencha la tête sur le côté, comme s’il conversait avec lui-même. Au-delà du crépitement du feu et des respirations trop fortes des deux enfants, le camp était tombé silencieux.
– Enfin. Je suppose que vous avez jamais connu autre chose que toute cette merde, vous, hein ? On dit que quelque chose qu’on a jamais eu peut pas nous manquer.
Gilda n’était pas certaine d’où il voulait en venir. Elle n’était pas non plus enchantée de trop discuter avec l’homme qu’ils allaient sans doute tuer dans quelques heures et ne comptait pas lui laisser l’opportunité de lui devenir appréciable. Sans répondre, elle tira sur la cigarette qu’il venait de lui offrir, jeta un dernier rapide regard vers son ami, les coudes sur les genoux, tête baissée, les yeux hors de portée, et se décida à visiter l’esprit de leur hôte.
Aussi long qu’elle pût s’en souvenir, elle avait été capable d’infiltrer la tête des autres. Toute petite fille, elle crut longtemps que les images qu’elle voyait, les choses qu’elle y entendait, étaient les pensées des autres. Très vite, elle réalisa que les histoires qu’elle trouvait étaient des fragments de leur mémoire, sans distinction d’importance ou d’intensité. À l’âge de six ans, elle était capable de choisir ce qu’elle voulait savoir et ce qui ne l’intéressait pas. Pour elle, choisir un souvenir était exactement comme plonger le bras dans un grand sac rempli de boules de tailles et de textures variées, chacune menant à un type d’émotion qu’elle identifia et apprit à différencier. Pêcher un souvenir signifiait le lire, ce qu’elle fit avec avidité. En l’espace de quelques années, elle voyagea sur tous les continents du monde et rencontra des centaines d’inconnus, tomba amoureuse, perdit des proches, goûta des plats exotiques désormais introuvables, visita des cités aujourd’hui sous les mers, observa des animaux dont l’espèce était maintenant éteinte. Son esprit d’enfant esseulé et ennuyé usa de cette particularité pour étancher une curiosité candide et compréhensible. Néanmoins, il ne lui fallut guère longtemps pour se sentir submergée par un surplus d’informations trop importantes pour son jeune âge et lorsque ses nuits finirent par se noyer dans des vies qui ne lui appartenaient pas, elle décida de cesser d’user de son pouvoir sans raison valable.
Elle apprit à ranger ses propres souvenirs. Elle construisit des étagères mentales, étiqueta les boules, garda son bureau propre et facile d’utilisation, et surtout impénétrable. Si elle n’avait jamais rencontré quiconque avec la même capacité qu’elle, elle ne comptait en aucun cas se laisser surprendre, elle et sa tête hybride, son imaginaire en collage, ses souvenirs dérobés.
Lorsque sa route croisa celle d’un garçon étrange et silencieux qui prétendait s’appeler Graam, elle avait onze ans. Il était à peine plus âgé qu’elle, et elle n’eut pas besoin de visiter ses souvenirs pour reconnaître qu’il était infiniment plus sage. Tout d’abord, elle crut avoir enfin trouvé quelqu’un au pouvoir similaire, mais ce que Graam pouvait faire semblait très différent. Si elle s’introduisait en silence pour dérober des images, lui entrait par la porte d’entrée et répandait ses propres illusions dans l’esprit de l’autre.
Cela aussi, elle n’eut pas besoin de le voler pour le comprendre. Le jour-même où ils se rencontrèrent, elle tenta de lire ses souvenirs pour mieux le cerner. Pour la première fois de sa vie, Gilda se retrouva face à face avec quelqu’un qui pouvait l’entendre chaparder. Il éjecta la fillette de sa tête avec une brutalité effrayante. Un instant, un silence, des yeux sombres qui disaient « ne fais plus jamais ça », et elle fut brutalement projetée autre part. Là où il l’avait envoyée, elle ne l’oublia jamais.
Néanmoins, il devait se nourrir. Tous deux partageaient le même sang de gamins abandonnés, et là où elle pouvait lire, il pouvait parler. Ils firent équipe.
L’entente était d’une simplicité enfantine. Après quelques essais hasardeux, il sembla très clair que leur pouvoir jumeau autorisait Gilda à pousser son don un peu plus loin et à transférer des souvenirs directement dans l’esprit de Graam, sans même avoir à les lire. Peut-être était-elle capable de faire de même chez d’autres personnes, chez des gens normaux, mais elle n’avait jamais osé essayer. Elle avait vécu l’expérience, et elle ne souhaitait cela à personne.
Le sac du gitan était bien rempli pour quelqu’un de son âge. Gilda n’eut aucune difficulté à y trouver la boule la plus imposante et la plus rugueuse. Son pire souvenir ; son cauchemar vécu une unique fois éveillé et qui l’empêche encore de dormir. Elle le sous-pesa, le porta à son nez, hésita. Graam était si fatigué, depuis des mois. Peut-être pourrait-elle…
Elle rouvrit les yeux à la douleur mordante de la fraise de sa cigarette attaquant ses doigts. Graam évitait son regard ; le gitan la fixait avec un drôle d’air. Très lentement, son ami se leva, relevant d’un geste automatique son foulard sur son nez.
– J’vais pisser, dit-il à l’intention de Gilda.
La fillette et le gitan le regardèrent s’éloigner en traînant des pieds, s’engouffrant dans l’obscurité parfaitement opaque sans une seule seconde d’hésitation. Lorsqu’il fut suffisamment loin, Gilda transféra le souvenir du gitan dans l’esprit de Graam, rongée par la culpabilité.
– Tu ferais mieux d’aller te coucher, lui dit brusquement le gitan. Drôle de mec, ton frère, hum ? Il a l’air un peu patraque, nan ?
Gilda garda le silence. Le vieux monsieur s’était volatilisé, dévoilant juste derrière où il était assis la radio à laquelle les deux enfants s’étaient connectés pour les espionner plus tôt. Le jeune homme enterra son mégot dans le sable à ses pieds et étira les bras avec délice. La structure de son visage, accentuée par l’éclat instable des flammes, conférait à ses traits quelque chose de sacré.
– Vous pouvez dormir ici, vous en faites pas. J’m’occuperai du feu pour que vous ayez pas froid.
– Tu dors pas, toi ? demanda Gilda sur un ton plus soupçonneux qu’elle aurait voulu.
Le gitan répondit d’un sourire éclatant, dents droites et blanches.
– Parfois. La nuit est trop belle ici pour gâcher ça.
Il marqua une pause, son regard si vif dépeçant les pensées bien protégées de la fillette qui se sentait de plus en plus mal à l’aise.
– Ton frère, là, fit le gitan en se penchant en avant, comme s’il lui offrait une confidence interdite. C’est un de ces gamins de Xenov, hein ?
Cette déduction prit Gilda au dépourvu, surtout parce qu’elle-même s’était posée la question trop de fois pour que ça semble invraisemblable. Les « gamins de Xenov », comme avait si bien dit le jeune homme, étaient associés à une légende urbaine obscure à propos du vaisseau supposément retrouvé près d’une centaine d’années auparavant en plein milieu de l’Amazonie. D’après les rapports, les scientifiques envoyés sur place trouvèrent une drôle de machine presque entièrement détruite, quelque chose apparemment venu d’autre part que leur bonne vieille Terre, dont la totalité de l’équipage s’était volatilisé. La totalité, sauf quelques enfants endormis dans des cuves immergées. Des années avaient passé et personne ne savait réellement ce que les gouvernements alors encore debout avaient fait de ces dormeurs extraterrestres. L’histoire avait eu si peu de répercussion qu’il était rare qu’on en parle encore. Néanmoins, Gilda avait passé ses premières années de vie dans une de ces grandes familles nomades, et les gitans adoraient raconter des histoires. Elle avait souvent entendu parler des gamins de Xenov, à la manière dont on avait conté à tous les enfants du monde les grandes guerres mondiales et les épidémies, avec pour seule différence une réelle existence de preuves.
– Je pense pas, non, dit Gilda avec un temps d’arrêt un peu trop long.
– J’ai déjà rencontré un gamin de Xenov, reprit le gitan sur un ton prophétique. Ils ont tous les mêmes yeux. Ton frère, là, il a croisé mon regard, et dedans j’ai vu la souffrance d’un homme qu’on a forcé à renaître, et qui en avait pas envie.
Il n’y avait rien à quoi Gilda pouvait penser en guise de réponse. Après tout, lorsqu’ils s’étaient rencontrés, Graam avait l’âge qui a toujours aujourd’hui. Il n’avait pas vieilli d’une seule seconde.
Elle fit mine de s’endormir. Le gitan remuait du bout du bâton du vieux les braises du foyer pour les garder chaudes, le menton dans la paume de sa main, les yeux levés vers les étoiles brillantes au-dessus de leurs têtes. Un temps indéterminé s’écoula, et Graam ne revenait pas. Le campement entier dormait paisiblement, et parfois on entendait un chien hurler à la lune, appel clair et mystérieux partant se perdre jusqu’au bout du désert.
Il lui fallut attendre près d’une heure avant que le gitan ne s’installe plus confortablement et s’endorme, son visage tranquille ne laissant pas percer la moindre goutte d’inquiétude. Gilda se retourna lentement sur le dos, sur le point de partir à la recherche de Graam, mais elle eut simplement à pivoter la tête pour que ses yeux rencontrent une silhouette ramassée sur elle-même à moins de dix mètres de distance, juste un garçon étreignant ses genoux, parfaitement immobile.
Sans un bruit, ses pas épousant avec prodige le sable meuble du désert, Gilda se glissa jusqu’aux côtés de son ami et s’abaissa à sa hauteur. Lorsqu’il leva les yeux vers elle, elle sut qu’il avait fait la première partie de son travail. Chaque chasse était un déchirement. Il le lui avait expliqué : il avait besoin de vivre le souvenir pour pouvoir s’en servir, le modeler, le rendre pire encore, transformer la fatalité ordinaire en horreur ingérable. Le gitan avait raison : dans le regard de Graam, on ne trouvait guère plus qu’une souffrance sourde jamais exprimée dissimulée derrière une façade d’indifférence. Elle prit sa main et il la serra.
– Faut qu’on se grouille, dit-il d’une voix brisée. Il dort ?
Gilda fit oui de la tête et l’aida à se lever. Une fois debout, il s’accrocha à son bras et les deux enfants revinrent sur leur pas. La fillette effleura inconsciemment le pistolet accroché à sa ceinture, comme pour s’assurer qu’il était toujours là, suivant des yeux Graam qui posa un genou à terre, tout près du gitan endormi. Quelques secondes s’écoulèrent, et puis le jeune homme s’éveilla lentement, l’air confus de son environnement. Graam chuchota quelque chose que la fillette n’entendit pas. Le gitan prit la main que le garçon lui tendait et les trois créatures nocturnes – les deux prédateurs et la proie – s’enfoncèrent dans la nuit et un silence de mort.
L’ampleur du pouvoir de Graam n’était pas tout à fait claire pour son amie, même après des années de travail commun. De ce qu’elle avait compris, il modelait à sa guise l’esprit de l’autre. Il pouvait y projeter des illusions, des croyances erronées, à un point tel que sa victime pouvait se trouver immergée tout à fait autre part, à l’autre bout de la Terre, au fond de l’océan. Il pouvait faire croire à sa proie que son corps était en train de pourrir de l’intérieur, ou qu’une météorite allait s’écraser directement sur elle.
Enfin, pour être tout à fait exact, il aurait pu, s’il avait vécu toutes ces choses, ce qui n’était pas le cas. C’était là que les compétences de Gilda entraient en jeu. Elle lui offrait des souvenirs auxquels il était certain que sa victime était sensible. Si son cœur était assez fort pour encaisser leurs malheurs, il savait qu’il aurait quelque chose à manger au prochain repas.
Ils marchèrent quelques temps avec la lune qui éclairait la scène à la manière qu’un immense projecteur. Le gitan, toujours accroché à la main de Graam, avait les yeux voilés, presque entièrement invisibilisés par une fine membrane blanche, pas tout à fait opaque, comme hypnotisé. Dans ce désert, un son portait à des kilomètres, surtout de nuit. Étreinte d’une anxiété invraisemblable, Gilda savait, à la vue de son ami, les yeux fous, le corps courbé agité de tremblements sans lien avec la météo, qu’ils n’avaient pas le temps de ramener le gitan dans leur cabane pour faire leur affaire au calme. Le métabolisme d’un cannibale est très différent de celui d’un individu normal. Chez Graam, un bon repas pouvait le faire tenir plusieurs semaines avant que la faim ne frappe, et à partir de là ce n’était qu’une histoire de quelques heures. Après ? Gilda supposait qu’il trépassait, tout simplement.
D’une main douce sur l’épaule, le garçon fit tomber le gitan à genoux. Nulle parole de sa part n’était nécessaire lors de ces mises à mort, car tout se déroulait dans l’esprit de la victime. C’était une drôle d’expérience : comme regarder une pièce de théâtre avec un seul acteur sur la scène. Un acteur qui voit des choses invisibles et entend des voix d’outre-tombe, qui sent les coups ou les caresses de mains sans existence physique. Une âme mise à terre sous le regard brisé d’un dieu de torture ayant choisi pour apparence le corps d’un enfant mal nourri au crâne rasé.
Le gitan s’était mis à sangloter sans un bruit, les yeux rivés sur un point invisible tout près de Graam. Chaque minute qui s’écoulait semblait être comme une lame supplémentaire enfoncée dans son dos et le pauvre homme tomba lentement en avant, douleur allant crescendo alors qu’il se rendait compte que fermer les yeux ne l’empêchait pas de voir. Gilda devait choisir entre observer la torture d’un inconnu, la douleur nue et atroce d’un être qu’on renvoi dans un enfer familier, ou son ami et son regard débordant d’une culpabilité et d’une honte qu’il n’avait jamais été capable de dissimuler. Alors, souvent, Gilda fixait ses pieds jusqu’aux supplications, une main prête à dégainer le pistolet. Elle savait que Graam ne tiendrait pas jusqu’au bout, ce soir.
Et pourtant, les supplications ne venaient pas. Le gitan, roulé en boule sur lui-même, le corps entier secoué de sanglots, n’avait pas encore dit un mot. Qu’attendait donc Graam ? Gilda se tourna vers lui, juste à temps pour l’entendre gémir comme un animal blessé et le voir se pencher en avant, une main au niveau de l’estomac. Confuse, la fillette fit un pas pour vérifier sa bien-portance, mais il s’effondra trop brusquement pour qu’elle ait le temps d’amortir sa chute.
– Graam ! glapit-elle d’une voix trop aiguë.
Le moment était-il si critique pour lui ? Elle se rendit compte que le gitan ne sanglotait plus et tentait tant bien que mal de se remettre sur ses jambes. Si Graam était toujours conscient, l’énergie lui manquait pour conserver son tour de passe-passe efficace.
Le gitan secoua la tête, frotta ses yeux. Bientôt, il allait réaliser ce qui s’était passé et il allait ameuter tout le campement. Elle devait agir.
Gilda n’avait jamais tiré au pistolet. Ce n’était pas aujourd’hui qu’elle comptait tenter sa chance. Poussée par un rush d’adrénaline, elle rejoignit le gitan toujours à genoux en trois enjambées et, profitant de sa confusion si grande qu’il paraissait à moitié endormi, elle l’attrapa par le col et lui assena un grand coup de crosse dans la tête. Puis un autre. Et un autre. L’os du crâne au niveau de la tempe gauche du gitan céda et bientôt, elle frappait à l’aveugle, les mains maculées de sang, presque aveuglée par les gerbes qui jaillissaient de l’ouverture béante, et elle frappa encore et encore, terrifiée à l’idée de marquer une pause pour se rendre compte qu’il était encore vivant. Elle ne tenta pas de garder le compte du nombre de coup qu’elle donna, mais lorsque son arme se mit à frapper quelque chose de mou et que son bras devint douloureux à cause du mouvement répétitif, elle cessa. Le corps sans vie du gitan tomba en tas devant elle. Pas un éclat de voix. Pas une lumière.
Lorsqu’elle se retourna, elle vit que son ami était parvenu à se redresser en position assise. Il tenait sa tête si fort entre ses mains qu’un instant, Gilda s’inquiéta qu’il ne la fasse exploser. Il lui fallait manger.
Vidée de ses forces, la fillette tenta de tirer le cadavre en direction de Graam, mais c’était peine perdue. À la place, elle tituba jusqu’à son ami et le laissa s’appuyer de tout son poids sur elle alors qu’elle le guidait vers son repas. Sous son regard humide, il se laissa tomber dans le sable et attrapa le bras du gitan, déchirant la toile qui l’habillait. Le bruit habituel de ses dents dans la chair encore tiède ne souleva pas une seule réaction chez son amie. Au bout de longues minutes, lorsqu’il eut reprit des forces, il essuya le sang qui maculait sa bouche et tourna son visage vers Gilda, accroupie tout près de lui.
– C’était encore une histoire d’amour, dit-il à voix basse.
Gilda ne put s’empêcher de laisser échapper un rire amer. Elle posa sa main noire de sang séché sur l’épaule de Graam et y appuya sa joue. Elle n’avait que faire de l’odeur de la mort. Plus depuis longtemps.
– Va falloir qu’on trouve un autre plan pour tes repas, mon vieux, dit-elle subitement au bout d’un long silence.
Graam approuva d’un signe de tête. Sa respiration, trop rapide et irrégulière, se transmettait par leur contact à la fillette. Alors que le gamin dissimulait un hoquet humide, elle le prit dans ses bras et lui caressa le cou avec douceur. Un instant, ils restèrent là, jusqu’à ce que brusquement, l’estomac de Gilda ne se mette à grogner. Les deux enfants éclatèrent d’un rire mécanique. Graam se leva avec difficulté et enjamba le cadavre.
– On a qu’à rouler jusqu’à Biazo. J’ai emprunté de recharges aux gitans après que t’aies lu ce pauvre gars, et je sais que t’aimes bien ces gaufres salées qu’ils vendent sur la grande Avenue, hein ? dit le garçon.
Il avait placé son pied sous l’aisselle du deuxième bras du cadavre et lorsqu’il tira de toutes ses forces, le membre céda dans un bruit terrible. Graam plaça son butin sous son bras à lui et attrapa celui de Gilda pour la guider dans l’obscurité jusqu’à SuperSpeed. Après tout, de nuit, Gilda était plus ou moins aveugle. Une fois Graam installé à la place du conducteur et une distance raisonnable mise entre le campement gitan et eux, Gilda alluma la radio. Ils écoutèrent du swing.