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Écrit par Katsia
Nouvelle
Publié le
24/04/2024
Au débouché d’un sentier, Ophélie croisa la route d’un sans-yeux. La gueule grande ouverte, une sombre et poisseuse substance y dégoulinant comme de la bave, la bête était de toute évidence à la recherche d’une proie dont se repaître. Attiré par le bruit de pas de la jeune femme, il avait tourné la tête, curieux de savoir s’il pourrait en faire son repas, mais à peine l’eut-il sentie qu’une grimace de dégoût déforma ses traits. Il ne fallut pas plus qu’un cri au loin pour qu’il se détourne complètement d’elle et parte en chasse.
Ophélie se signa.
Dans un sourire amer, sa bouche se tordit. À la surface de sa mémoire venait de remonter une phrase que Pierre lui avait dite, quand rencontrant l’une de ces créatures pour la première fois des années plus tôt, elle avait manqué de faire une attaque.
« Tu t’habitueras aux monstres. On s’y habitue tous. »
Sur l’instant, la déclaration avait paru absurde.
On s’habitue à l’obscurité, pas aux créatures maléfiques qui s’y cachent.
Force était de constater que le temps lui avait donné tort. Néanmoins, ce n’était pas pour autant que Pierre avait eu raison sur toute la ligne, il y a une grande différence entre s’habituer au chien effrayant des voisins et voir sans aucune gêne ce même chien dévorer d’adorables oiseaux.
Plus qu’aux monstres, elle s’était habituée à leur monstruosité.
C’était peut-être ça le pire.
Elle mangeait parmi eux, dormait parmi eux, vivait parmi eux. Elle était la témoin et complice silencieuse de tous leurs crimes. Mais que pouvait-elle faire ?
L’arme qu’on lui avait donnée était pour les Autres. Sur l’épaisse peau des monstres, les balles ne faisaient que ricocher.
« On s’habitue aux choses que l’on ne peut changer, c’est pourquoi, on s’habitue aux monstruosités » avait-elle gravé sur le mur d’enceinte dans l’un de ses derniers moments de révolte.
Depuis, les événements l’avaient changée. Elle avait vu ses amis tirer sur des Autres condamnés à périr de leurs blessures et s’était elle-même déjà chargée de la corvée. Le temps faisant, la culpabilité avait arrêté de lui rendre visite à chaque cadavre d’Autre et pour finir, elle n’avait jamais retrouvé ses mots de révoltes sur le mur d’enceinte.
À présent, elle se contentait de faire son travail de gardienne, s’occuper du parc, débarrasser les corps…
Elle venait d’ailleurs de trouver celui d’une jeune Autre. Ce n’était pas le monstre de tout à l’heure qui l’avait attaquée, en tout cas si on se fiait aux effrayantes ombres qui s’étaient emparées du cadavre, le stade de décomposition était plutôt avancé. Dégoûtée par leurs spasmes frénétiques qui les faisaient passer pour des insectes grouillants sur une charogne, Ophélie recula d’un pas tout en se demandant si elle ne préférait pas ça au fait de retrouver un Autre juste après sa rencontre avec un sans-yeux. En effet, ces derniers semblaient se nourrir d’une substance vitale pour les Autres, mais dont ils pouvaient se passer pendant quelques heures avant que les ombres ne les dévorent à leur tour. Ainsi, après s’être fait attaquer par un monstre, un Autre avait en général le droit à une longue et douloureuse agonie et le pistolet qu’on donnait aux gardiens servait alors à y mettre fin. La seule marque de miséricorde que les humains avaient le droit de manifester pour les Autres. C’était peut-être l’aspect de son travail avec lequel Ophélie avait eu le plus de mal. En tant que croyante, la jeune femme avait pour conviction qu’à sa mort tout être vivant méritait de voir ses péchés lavés par la terre, or il était exigé que les Autres finissent incinérés. Toute personne manquant à cette règle même de façon exceptionnelle se voyait rétrogradée au sous-sol. Cela n’avait heureusement jamais empêché Ophélie de ramasser un peu de terre pour la jeter nonchalamment sur le visage souvent lacéré des cadavres. Elle en était là de son hommage sommaire quand Pierre apparut dans son dos.
« Je vois que j’arrive pile au bon moment, indiqua-t-il avec un léger sourire. »
Le jeune homme avait toujours un peu de mal à comprendre l’attachement que sa petite amie portait à ce genre d’actes, mais ne pouvait en même temps s’empêcher d’éprouver une certaine admiration face à ce touchant entêtement.
« En effet, lui répondit-elle en l’embrassant sur la joue. J’ai vu un monstre partir en chasse y’a un quart d’heure, tu vas avoir du boulot ! »
Grimaçant à cette idée, Pierre, pour se donner du courage, rendit son baiser aux lèvres de la jeune femme.
« On est au travail ! protesta-t-elle dans un rire avec un pas en arrière.
— Sincèrement, je pense qu’elle s’en fiche ! ricana le jeune homme en désignant le cadavre près d’eux. »
Se dérobant cette fois-ci vraiment des bras de son compagnon, Ophélie prit une moue boudeuse et se plaignit :
« Je n’aime pas quand tu es comme ça !
— Comment ? questionna-t-il en se penchant prudemment vers elle.
— Cynique par rapport à la situation.
— Et comment voudrais-tu que je sois ? Utopiste ? Tu l’es déjà pour nous deux et je n’aimerais pas marcher sur tes plates-bandes, mon cœur ! lança Pierre dans un sourire craquant.
— Eh bien, l’utopiste t’emmerde, très cher ! annonça-t-elle en se téléportant avec le cadavre à ses pieds. »
Pierre : Tu m’en veux encore ?
« Peut-être… » écrivit Ophélie sur son communicateur en espérant paraître énigmatique.
Évidemment, le message n’était pas du tout un bon reflet de ses émotions actuelles par rapport à la dispute avec Pierre. À vrai dire, elle avait laissé sa mauvaise humeur au pied de la tour avec le cadavre à incinérer et telle l’eau du Léthé, sa douche bien que tiède voire très fraîche avait fait disparaître les souvenirs de leur désaccord. Et maintenant qu’elle y repensait, c’était un immense sourire qui apparaissait sur son visage.
« Arrête de sourire comme ça, c’est dégoûtant ! lança Amandine qui évidemment offrait en cet instant ce même sourire à Nadia assise sur ses genoux. »
Celle-ci, peu soucieuse du regard débordant d’amour de sa copine, venait de tremper un morceau de pain sec dans l’horrible potage que leur cuisinier s’entêtait à nommer soupe.
« Oui, dégoûtant ! renchérit-elle distraitement avec une grimace. »
Ne savant pas vraiment si ce dernier commentaire faisait référence à son sourire ou à la “soupe“, Ophélie, par acquit de conscience, tira la langue à ses deux meilleures amies, ce qui les fit toutes trois rire. Orianna Dusdrac passant devant elles à ce moment-là ne trouva évidemment rien de mieux que de le prendre personnellement. Ophélie, dans sa bonté naturelle, voulut dissiper le malentendu, mais cela fut assez vain. Tout d’abord, car il faut se l’avouer, Orianna mettait une certaine mauvaise volonté à s’entendre avec ses collègues. Ensuite, car lesdites collègues – Nadia et Amandine – riaient à présent comme des baleines.
« Vous exagérez ! leur reprocha Ophélie, Maintenant, elle doit penser qu’on la déteste !
— Car c’est pas vrai ? questionna Nadia avec un sourire faussement innocent.
— En plus, ajouta Amandine qui avait repris son repas comme si de rien n’était. À tous les coups, ça la conforte dans son idée qu’elle est mieux que nous et qu’on n’est que des jalouses. »
Ophélie aurait voulu protester, mais le regard que leur jeta Orianna au moment d’utiliser sa carte pour monter dans l’ascenseur ne laissa aucun doute sur le fond de sa pensée.
« Pick me ! commenta Nadia en recommençant à manger son pain trempé. »
Ophélie, les yeux toujours fixés sur l’aiguille indiquant que l’ascenseur montait, demanda :
« Que pensez-vous qu’elle fait là-haut ?
— Tu veux une vraie réponse ou j’ai le droit d’émettre une hypothèse sur quel patron elle… ? »
S’arrêtant soudainement, Nadia lâcha son pain dans sa soupe s’éclaboussant en même temps qu’Amandine. Cette dernière, un peu agacée, allait râler quand elle comprit ce qui avait interrompu sa compagne dans son élan : en face d’elles arrivaient Axel et Enzo.
Le fait de voir les deux jeunes hommes n’aurait pas dû être surprenant, après tout, Ophélie était la mentore d’Enzo et Nadia celle d’Axel. Mais ils étaient d’habitude accompagnés de la belle Louna dont ils se disputaient un peu, beaucoup l’attention et sans qui ils ne mettaient en général pas longtemps avant d’en venir aux mains. C’en était si cliché que les trois femmes passaient leur temps à regarder le trio en espérant y voir un retournement de situation. Amandine songeait que les jeunes hommes finiraient ensemble, Nadia que cette histoire se terminerait en trouple. Ophélie supposant que le commérage pouvait l’envoyer en enfer, préférait éviter de tels pronostics, mais émettait néanmoins l’hypothèse que Louna ne voyait pas ses deux camarades avec le même intérêt que celui qu’ils lui portaient. « Sinon, elle aurait sans doute vu depuis longtemps les perches qu’ils lui tendent et aurait au moins découragé l’un d’eux » argumentait la gardienne. Ce à quoi Nadia rétorquait souvent : « Ou alors elle n’a toujours pas accepté l’idée qu’elle les aimait tous les deux et que cela pouvait se terminer en trouple »
Mais pour en revenir à l’instant présent, il était donc assez étrange que les deux garçons n’aient pas encore commencé à s’entre-tuer en l’absence de leur camarade.
C’en était d’ailleurs si étrange qu’avec une certaine urgence, Ophélie se leva pour demander avec agacement :
« Qu’est-ce qui s’est passé, encore ? »
Nadia dans un sourire allait faire un sous-entendu graveleux, quand son regard croisa celui affreusement sérieux de son apprenti.
« Louna… commença celui-ci en se grattant nerveusement la tête. Elle a disparu !
— On l’appelle, elle répond pas, continua son camarade en montrant l’écran de son communicateur où le prénom de la jeune fille semblait se répéter à l’infini. »
Le naturel revenant rapidement au galop, Alex râla alors qu’il aurait dû donner cette information et Enzo riposta que si c’était le cas il n’avait qu’à parler plus vite, ce à quoi…
« Du calme ! les interrompit Ophélie. Vous ne l’avez pas repéré dans le parc avec le GPS accroché à son téléporteur, je suppose ? »
Les deux garçons se lancèrent alors des regards coupables et ce fut Amandine qui leur épargna de dénoncer leur amie :
« Laissez-nous deviner, elle l’a encore perdu ! »
Sortant de sa sacoche un petit boîtier, Enzo admit :
« Retrouvé accroché à une branche du b…
— Hé ! le coupa Alex. On avait dit qu’on attendrait encore quelques heures…
— Mais là, on dénonce que dalle, elles ont deviné toutes seules !
— Nan, mais on aurait dû mentir. D’ailleurs, on aurait dû encore attendre. Louna avait dit…
— Mentir quoi ? On est cramés !
— Ça, je confirme, les coupa Ophélie. D’ailleurs, on peut revenir deux secondes sur ce que vous a dit Louna ? »
De nouveau, les jeunes hommes se lancèrent un regard coupable avant de baisser les yeux pour fixer leurs chaussures. Sentant qu’elle devait, elle aussi, jouer deux secondes son rôle de mentor, Nadia s’exclama avec autorité :
« Alex, la vérité, maintenant !
— Peux pas ! marmonna le jeune homme. On a promis du petit doigt !
— Vous êtes épuisants !
— De toute façon, cela va être vite réglé ! fit remarquer Ophélie en se saisissant de son communicateur pour appeler quelqu’un : Allo, Pierre ! Est-ce que Louna est avec toi ?
— Bien sûr que non, elle est de nuit aujourd’hui, elle devrait être en train de se reposer en ce moment, grésilla la voix au bout du fil. »
Interrogeant du regard les deux jeunes hommes, qui auraient été tout à fait capables d’oublier de vérifier le dortoir des filles, Ophélie répondit néanmoins :
« Non, elle ne répond pas à son communicateur et a encore perdu son téléporteur.
— Encore ? Franchement, elle mérite de rentrer à pied depuis le mur d’enceinte ! s’exclama Pierre, peu soucieux de la sécurité de son apprentie.
— J’ai bien l’impression que c’est ce qu’elle est en train de faire, commenta sa copine avant de se tourner vers Enzo pour lui demander : Vous l’avez trouvé quand, son téléporteur ? »
Nouveau regard du jeune homme à Alex et Nadia pinça ce dernier pour qu’il réponde à la place de son camarade.
« Sept heures… marmonna-t-il.
— Et vous nous prévenez que maintenant ? explosa sa mentore exprimant tout haut ce que les autres pensaient.
— Mais Nadia, la promesse du p’tit d…
— Je t’en foutrais du petit doigt ! s’exclama la jeune femme en se contentant d’une bonne claque derrière la tête. Votre amie a disparu depuis au moins sept heures et la raison de pourquoi vous n’avez prévenu personne avant c’est que vous lui avez fait une promesse !
— Du calme, lança Amandine en posant une main apaisante sur l’épaule de sa compagne. Le plus important maintenant est de retrouver la petite. Vous l’avez trouvé où, le téléporteur ?
— On va vous montrer, ça sera plus simple ! expliqua Enzo en commençant à partir. »
Et les autres le suivirent.
Étant couvert de vitres sans tain et se trouvant assez haut dans la tour qui elle-même était en plein milieu du parc, le réfectoire faisait un parfait panorama et servait par conséquent très souvent aux gardiens pour leurs stratégies de quadrillage. Ainsi, poussant au passage quelques personnes qui déjeunaient tranquillement devant les vitres, Enzo désigna un endroit du parc.
« Le bosquet ou le sous-bois ? questionna sa mentore qui en avait profité pour sortir une carte et l’étalait à présent sur une table.
— Hé ! Qu’est-ce que vous faites ! demanda un homme alors qu’un bout de carte tombait dans sa soupe.
— Désolé, on recherche quelqu’un, Fred ! répondit Ophélie avant de répéter sa question.
— C’est… commença Alex.
— Et donc, les coupa le prénommé Fred. Ça vous donne le droit de déranger les autres pendant qu’ils mangent.
— Quand une gamine de 19 ans disparaît pendant sept heures, oui ! répliqua Amandine. »
Cela sembla calmer le gardien qui se décala quelque peu pour manger sa soupe et regarder d’un mauvais œil la fine équipe qui s’activait. Elle venait de terminer la répartition du terrain pour les recherches quand d’une voix faussement avenante, Fred interpella les deux jeunes :
« Que ferez-vous si votre amie est retrouvée morte ?
— Y’a aucune raison pour que ça soit le cas, commenta Enzo les sourcils froncés.
— Ouais, ajouta Alex. C’est pas comme si les monstres allaient la manger !
— Qui a parlé des monstres ? Les Autres aussi se trouvent dans le parc ! commenta le gardien dans un imperceptible sourire vicieux. Il y a déjà eu des disparitions et une jeune femme humaine perdue, ça doit être tentant pour eux.
— Arrête de dire des conneries ! pesta Amandine, Les Autres n’ont aucune raison de s’en prendre à nous, même nous voler nos téléporteurs ne leur servirait à rien !
— Car il y a besoin de logique pour s’en prendre à ceux qui ont meilleure vie que soi ? répliqua Fred. Voyons, les monstres nous ignorent ; en cas de tempête, nous pouvons nous réfugier dans la tour. Ne soyez pas naïfs, à leur place, nous aurions déjà tenté d’attaquer. Et d’ailleurs eux l’ont déjà fait !
— C’est n’importe quoi ! s’indigna Nadia. On a des flingues et eux rien…
— Et nous ne les utilisons pas assez ! rétorqua l’homme. S’ils sont dans le parc et nous ici, c’est pour une bonne raison, nous devrions avoir le droit de les abattre au lieu d’attendre gentiment que les monstres s’en chargent comme s’il n’y avait jamais eu aucun signe de rébellion.
— Et quels signes ? Il n’y a jamais eu aucune preuve qu’ils aient tué quelqu’un ! Le corps d’aucun d’entre nous n’a jamais été retrouvé avec le moindre indice pouvant indiquer qu’il était décédé d’autre chose que de mort naturelle ! rétorqua Amandine hors d’elle avant de se tourner vers son petit groupe. Allons-y maintenant ! »
« Qu’est-ce qu’il disait, le vieux Fred, tout à l’heure ? demanda Pierre d’une voix grésillante à travers le communicateur d’Ophélie. Vu que t’étais plutôt loin de lui, j’ai rien entendu.
— Oh, tu sais, répondit-elle en donnant un coup de pied dans une branche. Son discours habituel de réac : nous avons des armes, tuons les Autres ! Amandine l’a remis à sa place.
— Oui, j’ai cru comprendre que ça criait, commenta le gardien d’une petite voix.
— Qu’est qu’il y a ? lui demanda la jeune femme qui le connaissait bien.
— Rien… enfin, je ne dis pas que Fred a raison, ce mec est un con, mais… En tant que gardiens, il faudra bien qu’on finisse par se positionner pour savoir ce que l’on fait par rapport aux Autres.
— Concrètement ? marmonna Ophélie qui doutait que la suite lui plaise.
— Les Autres se font de toute façon manger par les monstres, donc intervenir ne changerait pas grand-chose pour eux, mais pourrait sans doute éviter d’autres disparitions parmi nous.
— Ça ferait surtout de nous des meurtriers ! s’indigna sa copine. Et au final, je vois que tu avais plutôt bien entendu la conversation !
— Seulement le début, mais on ne peut pas ignorer que Louna a disparu et que deux mois plus tôt c’était Marine et...
— Elle a simplement été virée pour propos extrémistes ! Quant à ton apprentie, peut-être faudrait-il arrêter de l’enterrer avant de l’avoir retrouvée ! »
Et sur ce, elle lui raccrocha au nez. Jamais Pierre ne l’avait autant énervée, mais il faut dire que dans leur relation, jamais un sujet aussi important n’avait été abordé. Évidemment, quand Fred ou l’un de ses partisans évoquait l’idée de s’en prendre directement aux Autres, le jeune homme n’était pas le premier à s’opposer à l’idée. Mais de là à pratiquement leur donner raison, jamais Ophélie n’aurait pu l’imaginer.
Agacée, la gardienne arpentait à présent la forêt, bien décidée à retrouver la jeune Louna pour la ramener par la peau du cou jusqu’à la tour et lui greffer un téléporteur et un GPS à même le bras.
Elle en était là de ses réflexions quand derrière des buissons, un bruit attira son attention. C’était le gémissement d’un Autre comme elle en avait entendu des centaines de fois avant cela. Saisissant le pistolet attaché à sa ceinture, elle prit une grande inspiration et s’avança. Mais là où elle s’attendait à trouver un être presque mort et déjà dévoré par les ombres, un Autre d’une trentaine d’années et en plutôt bonne santé, si on enlevait ses blessures dues à sa vie en plein air, se trouvait étalé par terre.
« Désolé, murmura-t-il. »
Et avant de pouvoir comprendre quoique ce soit, Ophélie se retrouva coincée par le bras lavande de quelqu’un qui en profita pour presser un morceau de silex contre son visage.
« Lâchez votre flingue, la menaça d’une voix grave la personne derrière elle.
— Je ne comptais pas tuer votre ami, répondit la jeune femme en écartant les doigts pour faire tomber son arme.
— Oui, seulement abréger mes souffrances, commenta le faux blessé en se relevant. Nous connaissons vos méthodes.
— Nous ne pouvons rien faire d'autre, tenta de se justifier la gardienne. Mon téléporteur ne marche même pas si vous êtes vivants.
— Et c’est pour cela que nous n’en avons pas besoin ! répliqua son assaillant en arrachant le gadget à sa ceinture pour le lancer au loin. On veut juste parler !
— Peut-être que sans ce piège, ça serait plus crédible ! commenta Ophélie qui retrouvait bizarrement un peu de contenance.
— Car vous nous auriez écoutés ? questionna l’Autre en face d’elle dont le sourire ironique ne laissait aucun doute sur la réponse qu’il imaginait. »
Il n’avait pas tort, mais n’étant pas prête à l’admettre, la gardienne fronça les sourcils et demanda avec une assurance et un sarcasme qu’elle n’avait pas :
« Et donc, vous voulez qu’on prenne le thé ensemble, mainte… ? »
Le silex ripant contre sa mâchoire, un filet de sang y coula.
« La ferme ! lui cria l’Autre en resserrant son bras autour de la gorge de la jeune femme pour mieux la tenir.
— Hé ! s’exclama son camarade. On a promis…
— La gamine s’est trompée, celle-ci n’est pas plus ouverte au dialogue que les autres.
— Quelle gamine ? demanda aussitôt Ophélie en se débattant malgré l’arme d’infortune proche de son visage. Si vous avez fait quelque chose à Louna, je vous promets…
— Elle va… »
La phrase n’eut malheureusement jamais de fin. Griffant au passage avec son silex le visage de la jeune femme, l’Autre derrière elle tomba au sol.
Arme à la main, Pierre sortit alors des fourrés d’où il venait de tirer. Sous cette lumière de fin d’après-midi, il paraissait presque irréel, et ce fut d’un pas aussi hésitant que sa voix qu’il avança pour lui lancer :
« Je me suis téléporté jusqu’à ton GPS… Il t’agressait… »
Ophélia ne répondit rien. Elle ne savait pas quoi dire. Son petit ami venait de tuer quelqu’un. Une personne qui la menaçait bien sûr, mais une personne quand même. Aucun mot ne pouvait décrire le mélange de stupeur et de soulagement qui la tiraillait. Elle voulait fuir Pierre et courir le serrer dans ses bras pour lui assurer qu’il n’avait pas à s’en vouloir pour son acte. Ainsi elle ne bougeait pas, elle était pétrifiée et autour d’elle son monde s’effondrait. Aussi, ses jambes ne la portant plus, s’effondra-t-elle à son tour.
Le jeune homme courut alors vers elle, mais au lieu de la prendre dans ses bras, de la relever ou au moins de la rassurer, il tendit le bras pour pointer son arme sur le deuxième Autre qui avait profité du chahut pour commencer à fuir.
« Ne bougez p… ! »
Pierre venait d’arrêter sa menace à cause d’un violent spasme de douleur qui dans un cri guttural le fit tomber par terre.
« Qu’est-ce qui se passe ? lui demanda Ophélie en se précipitant vers lui pour essayer de l’aider. »
Mais le jeune homme paraissait incapable de répondre, seuls des grognements semblaient pouvoir s’échapper de sa bouche. Posant une main sur le front du jeune homme, la gardienne constata qu’il n’avait pas de fièvre. Néanmoins sa peau avait pris une inquiétante teinte bleu gris.
« Gardez bien en mémoire tout ce que vous verrez ! lui indiqua l’Autre dans son dos. Il faudra que vous le racontiez à vos amis de la tour !
— Mais qu’est-ce qu’il a ? pleura la jeune femme en se relevant vivement pour pivoter vers lui. »
Malheureusement, l’Autre était déjà hors de portée.
Soupirant, elle allait de nouveau se retourner pour s’occuper de son compagnon, mais celui-ci n’était plus là. À la place, penchée sur le cadavre de l’Autre, se trouvait une créature de deux mètres, voûtée et aux proportions grotesques. Il tourna la tête vers Ophélie et deux énormes paupières granuleuses avalèrent les beaux yeux de Pierre.