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Écrit par Charles Perez
Nouvelle
Publié le
29/12/2025
Marcher dans les rues agitées du centre mettait Pavel de méchante humeur. Partout, les panneaux proposaient à la vue les joies amères de la fête nationale et il préférait détourner le regard avec flegme, en mauvais patriote qu’il était. Il avait fait un arrêt express au seul japonais encore ouvert de la ville pour acheter de quoi manger pour Abdul et lui. Connaissant Abdul, ça n’allait pas être lui qui allait penser à leur déjeuner. Il marchait à pas rapide, slalomant au cœur de la foule en folie. C’était férié, bien sûr, et la population en profitait pour faire tout sauf travailler. Shopping ou juste lèche-vitrine, jogging, autant d’anglicisme qu’on n’utilisait plus occupaient cette fin de semaine déprimante.
La rédaction se trouvait dans un petit immeuble caché entre deux restaurants et il l’aurait raté s’il n’y allait pas tous les jours. Gravissant tranquillement les deux étages menant aux bureaux, certain de n’y croiser personne, il compta les pièces dans ses poches pour la promesse d’un café au distributeur. Dix ans étaient passés et il ne se faisait toujours pas à la nouvelle monnaie. D’immigré à colonisé, il y avait de quoi se perdre.
Dans la grande salle de rédac, il trouva Abdul seul à dormir, les pieds sur un bureau et la tête penchée en arrière sur sa chaise à roulettes. Juste pour l’emmerder, Pavel posa brutalement ses plats à emporter près du clavier de son ordinateur et prit un malin plaisir à le voir se réveiller en sursaut, presque tomber de sa chaise.
« Bordel, Pavel, tu m’as fait peur !
— C’est pour te faire pardonner de m’avoir refourgué la responsabilité du repas, dit-il en souriant.
— C’est faux ! J’ai ramené quelque chose aussi !
— Quoi alors, une bouteille de vin ? Tu sais qu’y a des groupes de soutien pour ce genre de problèmes ?
— Ta gueule, rit Abdul en ramassant un sac traînant au sol. »
Curieux, Pavel prit une chaise et ouvrit l’empaquetage pour y découvrir croissants et chocolatines. Ça, pour une surprise.
« Balance ton dealos tout de suite.
— Jamais. Il a dit qu’il me couperait les jambes si je balançais. »
Ils mangèrent tant que c’était encore chaud. Pavel et Abdul étaient les seuls humains de la rédaction et par extension les seuls à avoir envie de profiter de la fête de Renouveau comme de se pendre. Néanmoins, si les xenoves avaient bien adoré un concept terrien, c’était celui des jours fériés, et les deux camarades n’allaient pas s’en plaindre. Ils avaient les bureaux à eux tout seuls et pouvaient observer les parades de la fenêtre en se foutant allègrement de leur gueule.
Ils dégustèrent les viennoiseries dans un silence religieux. Ce genre de denrée était devenu de plus en plus rare depuis l’arrivée des xenoves. Ça, leur langue, les places sur le marché du travail, les aides sociales, leurs plats traditionnels, leur cinéma, leur littérature. Comme Pavel et Abdul n’en étaient pas à leur premier changement de décor, ils avaient appris la nouvelle langue mondiale avec une aisance relative, mais ça n’avait pas été le cas de tous les terriens. Eux avaient été assez chanceux pour se trouver une place dans cette petite rédaction et, dans le cas de Pavel, une petite amie xenov qui l’avait (un peu) pistonné.
Pavel avait toute sa vie été un homme chanceux. Immigré de Russie avant ses six ans, il avait grandi dans une famille aimante et autoritaire qui insista pour qu’il apprenne la langue française au plus vite pour s’intégrer à l’école (et les aider pour les papiers administratifs). Et depuis que les xenoves avaient débarqué, il avait été l’un de ceux qui avaient été gardés sur Terre. Il avait rencontré Leore (c’était son nom terrien ; Leore avait un attrait pour ce qu’elle appelait « l’exotisme ») dans le cadre de son travail. Elle était mannequin dans une grande agence et son compte en banque débordait. Grâce à la chance de Pavel, elle avait quelque chose pour les terriens taciturnes et antisystèmes. Voilà quatre ans qu’ils vivaient ensemble dans leur immense loft du centre-ville. Ils prévoyaient peut-être de se marier.
Abdul avait moins de chance. Le Renouveau l’avait pas mal chamboulé, et s’il avait réussi à intégrer la rédaction grâce à un talent assez exceptionnel pour les langues — même pour les standards xenoviens effrayants — il était globalement solitaire, malheureux et la blague sur la bouteille de vin n’était pas loin d’une bouée jetée à la mer.
« Alors, t’as accepté le truc de Leore, au final ? demanda Abdul une fois repu.
— Ta gueule, laisse-moi profiter du bonheur d’avoir mangé de la vraie bouffe, pour une fois. Tu sais combien ce japonais m’a coûté ? Dix-huit gords, mon frère.
— Ça fait combien en euros ? »
Tous deux s’évertuèrent à compter sur leurs doigts. Ils avaient beau être des têtes en langue, les chiffres leur échappaient en beauté.
« J’crois que je m’y ferai jamais, à leur monnaie, mec, soupira Pavel.
— Ça doit faire dans les soixante-quinze balles, non ? hasarda Abdul.
— C’est criminel.
— Autant que leur bouffe de merde. Rien que ce qui y’a dans leurs distributeurs à la con, là ? Et au supermarché ? Dans le temps on avait des œufs, du poulet, des putains de courgettes, et là ?
— On l’emmerde, leur fête du Renouveau.
— Grave. »
Ils firent des doigts par la fenêtre jusqu’à se lasser.
« J’vais te dire, moi, avoua Abdul sur le ton de la confidence, j’aimerais en cogner au moins un, au moins une fois. Pour me défouler.
— Gratuitement ?
— Pourquoi pas ?
— Tu te vois te bastonner avec un espèce de demi-dieu de deux mètres soixante-dix ? (Pavel eut un rire gras.) J’suis bien content que Leore soit petite pour leurs normes timbrées. Deux mètres d’alien au lit, tu t’y vois, toi ?
— Au moins, toi tu ken. Le max que j’peux faire c’est me masturber devant des vieux films de Tarantino que j’ai sur cassette.
— Pourquoi t’as des Tarantino sur cassette ? demanda Pavel en prenant un air dégoûté.
— On faisait ça avec le club ciné au collège. Me demande pas pourquoi.
— T’es malade.
— Au moins je compte pas me marier avec un de ces monstres.
— Mais tu bosses pour eux, fit remarquer Pavel.
— Et alors, tu préférerais que je mendie dans la rue ? contre-attaqua Abdul avec ferveur. Que je planifie une révolution impossible dans vos bars souterrains à la con ? Que je colle des affiches avec mon sperme inutile ?
— Eh, détends-toi, vieux. Il en reste, des humains, encore. On est dans une merde tellement noire qu’ils feront même pas gaffe à ta sale tronche. »
Pour toute réponse, Abdul lui balança l’emballage vide du japonais au visage en riant.
Lorsque Pavel rentra chez lui, l’appartement lui sembla vide. Trop silencieux, comme suspendu dans le temps. Il enleva son manteau et ses chaussures, inquiet de perturber ce calme étrange. Dans la chambre, il trouva Leore encore dans les draps, entre le sommeil et l’éveil. Elle s’étira, découvrit son corps, et Pavel se rappela pourquoi il avait fondu pour cette extraterrestre. Sublime créature d’un blanc laiteux (« sur Xenov, le soleil est trop loin, on ne bronze pas comme vous autres, » lui avait-elle raconté), un corps aux proportions humanoïdes, juste plus belles, mieux accordées. La regarder était comme écouter une fugue de Bach. Mais on n’écoutait plus Bach sur Terre depuis dix ans.
Les xenoves vivaient jusqu’à 135 ans en moyenne ; ils étaient 1,5 fois plus tout : 1,5 fois plus grands, plus intelligents, et beaux comme des dieux. Des dieux incompréhensibles, terrifiants, à la langue écorchée et barbare avec des règles de grammaire quasi incompréhensibles. Ils avaient importé une culture riche et étrange que les humains ne parvenaient pas à apprécier. Pour ça, eux étaient devenus les sous-êtres. Ils l’étaient depuis dix ans. Dix ans tout pile.
« Huuum, chéri, c’est toi ? » demanda-t-elle en français.
C’était une des rares xenoves qui s’était abaissée à apprendre la langue. Ça lui avait pris moins de deux semaines. Son accent, néanmoins, ne trompait personne. Pavel avait aimé le geste, lui qui avait mis près de deux ans de dur labeur à apprendre leur dialecte. Il n’y avait pas eu d’amour linguistique derrière cette volonté ; seulement de la survie.
« Qui veux-tu que ce soit ? » demanda tendrement Pavel en la rejoignant au lit.
Leore le huma un instant et fronça le nez.
« Tu pues la nourriture humaine.
— J’ai mangé avec Abdul.
— Ah. »
Elle se retourna dans les draps et s’assit. C’était son truc, dormir tard et se lever au milieu de la journée. Elle disait que c’était à cause de son travail, mais Pavel suspectait qu’elle préférait simplement les nuits terrestres. S’ils se mariaient, il l’amènerait à la campagne, qu’elle voit les étoiles. Un instant, il caressa son dos et ses épaules alors qu’elle faisait rouler sa nuque pour la détendre. Le moment fatidique de la conversation approchait, il le savait ; il faisait ce qu’il pouvait pour le retarder.
« T’es toujours d’accord pour ce soir, hein ? » demanda-t-elle finalement.
Pavel prit son temps pour répondre.
« Je le fais pour toi.
— Tu devrais le faire pour les humains aussi. »
Sa voix était douce et ténor, lente, délicieuse, irrésistible.
« Je suis personne pour parler au nom de tous.
— Tu crois ?
— Tu sais que le français et le russe ne sont pas les langues universelles, hein ?
— Bien sûr que je sais ça, bêta. Je suis allée aux mêmes écoles que toi. »
Il n’avait pas l’énergie de lui donner tort. À la place, il observa la vue qu’offrait la large fenêtre de la chambre. Les beaux immeubles d’en face faisaient partie des seuls qui n’avaient pas été détruits pour être reconstruits aux normes de taille gigantesque des xenoves, parce que des Français véhéments avaient manifesté devant une semaine entière (les manifestations, ils n’avaient pas trop aimé, par contre, a contrario des jours fériés).
« Alors, tu iras ? »
Une longue seconde s’écoula avant qu’il ne capitule.
« J’irai. Pour toi. Les humains n’ont pas besoin de moi. »
« Et t’as dit oui ? Espèce de malade, va ! Tu sais que tu vas te faire lyncher publiquement, hein ? » chuchota Karl par-dessus son demi-pêche.
Karl était un vieux de la vieille, presque soixante-dix ans, pilier de bar et activiste pour pas grand-chose ; tant que ça gueulait, il était content. Les humains de plus de cinquante ans étaient rares, désormais, bien que les xenoves avaient décidé d’en garder quelques-uns, comme des trophées, des anciens dans une tribu, qui sait. Karl, perpétuellement ivre, perpétuellement en colère, faisait tourner un minuscule boui-boui illégal où il servait ce qu’on buvait il y a dix ans : bière et whisky, vodka, Coca-Cola, limonade pour les moins aventureux. Il faisait tout venir d’Allemagne, avait refusé tout net d’apprendre la nouvelle langue mondiale et vivait en reclus ici. Les habitués lui ramenaient de quoi manger et il leur servait de quoi boire. S’il n’était pas endormi sur un coin du bar, il était occupé à pester, hurler et insulter les xenoves ou bien encore à parler du temps d’avant. Avant le Renouveau, il avait été le professeur d’histoire de Pavel. Il avait un petit faible pour le russe et ne cessait d’essayer de le faire boire.
« Si t’y vas, à ce truc, ils vont te manger vivant, autant boire un coup avant. »
Pavel ne trouva aucun argument pour contrer cette rhétorique en béton. Il se laissa servir une généreuse vodka, déprimé.
« Regarde-toi, petit. Tout lugubre. Ils vont te balancer sous les projecteurs et te faire fondre, moi je te le dis.
— Ils ont dit que c’était bien pour leur fête du Renouveau. Avoir un récit de l’autre côté de l’Histoire.
— Conneries ! Pavel, écoute-toi deux secondes. Ils nous haïssent. Même avant de nous rencontrer ils nous haïssaient déjà ! On dit que l’autre moitié qu’ils ont envoyé là-bas sont dans des prisons ou des institutions ou étudiés pour la science comme des animaux. Et ici ? En moins d’un mois ! Un mois, Pavel ! Et ils avaient déjà pris contrôle de tous les gouvernements du monde ! Plus de conflit, plus de guerre, mon cul, ouais ! Une dictature mondiale que c’est ! »
Désormais bien déprimé, Pavel sirota sa vodka. À ses côtés, une autre habituée, Mélissa, se joignit à la conversation là où d’ordinaire on laissait Karl argumenter avec le mur.
« Et regarde comment ils ont gardé que les putains d’immigrés, aussi, hein ? C’est pas anodin, ça, c’est sûr !
— Bien sûr ! s’insurgeait Karl. Ils se disent qu’on a déjà goûté à ça et qu’on ouvrira pas notre gueule ! S’ils avaient gardé que les p’tits bourges du 7e, ça aurait été pétitions par ici et manifs par là.
— Ta gueule, tu les as signées, les pétitions, Karl, fit remarquer un membre du public.
— Je sais, je sais, admit-il, fataliste. Qu’est-ce qui nous reste à faire, hein ? Dix ans que ça dure, c’est chez eux, maintenant. Tant qu’on a pas un président de moins de deux mètres rien changera.
— On aura plus jamais un président des nôtres, fit remarquer un autre buveur. Ils sont trop intelligents pour rendre la place. C’est une cause perdue.
— Eh, on est des Français, non ? Notre truc c’était pas la révolution, dans le temps ? demanda un des plus jeunes présents.
— Ils l’apprennent même plus à l’école, tu vois ! hurla Karl en renversant le verre de Pavel dans le processus. C’est fini ! On se fait effacer ! Oublier ! »
Maintenant, Pavel était parfaitement déprimé. Il préféra quitter les lieux avant que des envies suicidaires ne lui viennent en tête.
Bon gré mal gré, il avait accepté. Quinze minutes live sur une grande chaîne de télévision où Leore avait des contacts pour raconter le Grand Échange d’il y a dix ans déjà, du point de vue des humains. Pour faire plaisir à Leore, d’abord, ensuite parce que peut-être, quelque part, il entretenait cet espoir nécrosé qu’il pouvait faire changer des choses. Après tout, on n’avait pas encore vu de grand film à Oscar sur le sujet. Peut-être pouvait-il ouvrir les esprits, au minimum insuffler un sentiment honteux de pitié dans leurs têtes perdues dans les nuages ? Avait-il seulement le droit d’espérer ? Est-ce que cela faisait de lui un idéaliste ? Il décida de cesser de trop réfléchir et révisa son texte dans sa loge ; ou plutôt dans un bout de la loge de quelqu’un d’autre, une invitée de la soirée qui l’observait comme s’il avait la gale. De temps à autre, elle se détournait de son miroir et lui lançait des coups d’œil vaguement paniqués, à l’image de quelqu’un qu’on aurait enfermé avec un individu instable et dangereux. Pavel décida qu’il aimait bien ce sentiment.
Il se fit maquiller et habiller. Juste un costume et, à sa relative surprise, un fond de teint plus foncé que sa peau naturelle. Ce qu’ils essayaient de faire avec son visage le plongea dans un état de confusion que Leore, enfin débarquée dans les coulisses pour venir le soutenir, mit un point d’honneur à éclaircir en le prenant à part hors de la loge.
« C’est pour marquer nos différences. T’es tout pâle, toi, avec ton teint de l’Est. Ils voulaient que ça saute aux yeux, tu comprends. »
En public, ils parlaient la langue xenov. Sur le plateau, néanmoins, on avait demandé à Pavel de parler français, français qui serait doublé en xenov en direct, ce qui rendait le geste inutile et incompréhensible. Plus le moment fatidique approchait, plus Pavel était perdu.
« C’est stupide, fit-il remarquer en français à Leore. Je suis blanc comme un cul. Ils devraient kiffer ça, non ?
— Kiffer ?
— Adorer. Aimer.
— Je suppose, mon chéri. C’est la télé, tu sais, il faut pas chercher, dit-elle, repartant en xenov alors qu’un technicien passait près d’eux.
— Je flippe un peu, Leore, admit Pavel en s’accrochant à sa deuxième langue.
— Pour aucune raison, je te le jure, répondit Leore. Peut-être que ça les intéressera pour filmer un documentaire ou un truc du genre, qui sait. »
Pavel ne prit même pas la peine de rappeler que lui et ses compatriotes humains n’étaient pas des animaux à observer dans une réserve naturelle emplie de McDonald’s et d’aires d’autoroute. Ici, sur ce plateau télé, il était en territoire ennemi. Il se surprit à chercher son souffle ; la panique avait inconsciemment pris possession de son corps. Il s’excusa auprès de Leore et retourna dans sa loge partagée, avec son teint qui aurait horrifié son vieux père s’il n’avait pas été déporté lors du Renouveau, et ses cheveux noirs soigneusement gominés tirés vers l’arrière.
Soudain, ce qui ressemblait fortement à des bruits de lutte se firent entendre derrière la porte. Pavel reconnut entre mille la voix d’Abdul. Il ouvrit la porte en grand et tomba sur la scène hilarante de son collègue de la rédaction, un mètre quatre-vingt (dans ses rêves), à deux doigts d’en venir aux mains avec le garde du corps qui faisait aisément huit têtes supplémentaires.
« Eh, tout va bien, je le connais, c’est un ami ! dit-il avant que le garde du corps ne fasse de la bouillie de son collègue.
— Vous vous connaissez ? demanda le garde, confus de ces deux humains à l’accent xenov sans faille.
— C’est ce que je vous dis depuis dix minutes ! Vous avez failli me casser la clavicule ! Vous avez-LA VIE D’MA MÈRE PAVEL, C’EST BIEN TOI ? » se mit-il à hurler.
Son ami s’excusa auprès du garde et tira Abdul à l’intérieur de la loge. À la vue de l’arrivée de ce second humain, la xenov — qui avait auparavant supporté la présence de Pavel seul avec beaucoup de difficulté — ne tint pas trois minutes avant de se carapater.
« Putain, mec, ils veulent te faire passer pour un latino ou quoi ? Tu leur as parlé de Staline ?
— Tu vas rire. Leore m’a dit que c’était pour “marquer nos différences”. Qu’ils voulaient prendre un Maghrébin, mais qu’ils galéraient pour le réglage des lumières.
— Qu’ils essaient de m’y faire monter, sur leur plateau de merde, ils vont voir ! »
Pavel éclata de rire.
« T’as failli te faire couper en deux par un seul garde, t’es sûr ?
— Il était vraiment grand.
— C’est nous qui sommes petits, mec. »
Ils se considérèrent un temps dans le haut miroir, silencieux. Abdul lorgna les affaires de la diva qui avait fui à leur arrivée.
« Tu crois qu’elle a de la coke quelque part ?
— Je pense pas que nos drogues leur fassent grand-chose, pour être honnête. Quand je ramène de l’alcool à la maison, Leore boit ça comme si c’était de l’eau.
— C’est des monstres.
— Ils pensent la même chose de nous, rappela Pavel.
— Sauf que nous, on avait rien demandé. Et toi tu vas leur donner tout ce qu’ils veulent sur leur plateau de merde. Si tu deviens un vendu je prends ta place à la rédac ». »
Pavel eut un rire triste.
« Je pense pas qu’ils arrivent à m’acheter.
— Et moi je pense qu’ils pourraient y arriver en trois minutes top chrono. Je dis pas que t’es influençable, je dis que ces monstres sont si intelligents qu’ils me font flipper. »
Ils contemplèrent cette réalité en silence un instant. La lumière de la loge fluctua une unique fois avant de redevenir stable.
« Allez, tu passes quand ? »
Pavel jeta un œil à l’horloge.
« Quinze minutes.
— J’vais te laisser, alors. T’as l’air de te chier dessus. Et fouille pour la coke, on sait jamais, » ajouta-t-il avec un clin d’œil.
Sur ce, il disparut par la porte de velours rouge en lui adressant un dernier geste de la main. Pavel espéra qu’il serait dans la foule des spectateurs.
Il lui avait remonté le moral comme personne ne parvenait jamais à le faire, malgré leur conversation déprimante. Presque sûr de lui, il s’observait dans le miroir lorsque la xenov qui utilisait sa loge revint dans ses quartiers. Elle lui adressa un unique regard puis reprit son maquillage. Le silence s’étira un long moment jusqu’à ce qu’elle se retourne pour lui parler.
« Ton xenov est parfait. »
Tous les xenoves tutoyaient les humains. L’inverse était rare.
« Merci, répondit Pavel, confus.
— Je m’appelle Fagrit. Enfin, c’est mon nom humain. Et toi ?
— Pavel.
— C’est beau.
— C’est russe. »
Il mit un temps de retard à comprendre qu’elle le draguait. Abdul deviendrait fou s’il savait le succès de Pavel avait avec les xenoves. Peut-être répondait-il à un idéal que leur race sans genre défini n’avait pas à la maison, lui qui était beau garçon sans jamais avoir fait les affiches de LIFE du temps où il était encore édité. Désormais, il était l’interdit. Grand, plus intelligent que la moyenne (terrestre), il intéressait ses colonisateurs à la manière dont on était fier d’un chien qui apprend un nouveau tour. D’ailleurs, il s’était laissé séduire, mais Leore et lui, ça avait été quelque chose de spécial. Il n’avait que faire des autres aliens. Tout comme Leore n’avait que faire des autres humains.
« Pavel Mika… Mik… Heu, Pavel ! hurla soudainement un xenov apparemment incapable de prononcer son nom de famille. Cinq minutes ! Rapproche-toi du plateau ! »
Et aussi vite que ça, c’était fini. Fagrit retourna à son maquillage et Pavel quitta la loge, l’esprit un peu trop préoccupé pour quelqu’un qui se retrouve en live dans moins de cinq minutes.
Il suivit le xenov ignare en patronymes russes à travers un dédale de couloirs, monta des escaliers, en descendit d’autres, sentant déjà la sueur caractéristique du stress humidifier ses aisselles. Les exercices de respiration ne fonctionnaient pas alors il se concentrait sur son texte. Il n’était pas inquiet d’une panne de mémoire ; ça n’était pas son genre. Néanmoins, il avait peur de ce que la foule avait à lui offrir. C’était un plateau télé, tout allait se dérouler comme écrit dans le script, non ?
Une respiration difficile de plus et il était sur le plateau. En face de lui : impossible de voir la foule ou même de deviner s’il y en avait une. Six ou huit projecteurs hurlaient leur lumière assassine directement dans ses yeux. Il faisait chaud. À sa gauche, le présentateur, un xenov bien habillé, déclina son identité en deux mots. Il prit le temps de mal prononcer son nom complet, lui aussi. Entendait-il des rires dans l’assemblée ? C’était sans doute son imagination.
Le micro-cravate qu’on lui avait accroché au dernier moment aurait pu ne pas fonctionner, il s’en fichait. Il avait décidé d’écrire son texte dans un français relativement oral qui allait (il espérait) poser problème au traducteur. Il inspira et se jeta à l’eau.
« Un jour quand j’avais seize ans, le prof de maths est entré en furie dans la classe, l’air complètement paumé. Il est resté accroché à la porte comme un capitaine au mât de son navire et nous a annoncé qu’y allait avoir un échange scolaire. Il était pas au courant ; personne était au courant. Il avait une liste dans les mains. C’était une liste de noms. Il nous a dit que ceux qu’il appelait partaient dans la journée. Dans la matinée, même. C’était panique à bord de partout. Personne était prêt pour partir en voyage, surtout qu’on savait pas où on allait partir, pour combien de temps, quand on allait pouvoir faire nos bagages, combien ça coûtait. Il a lu la liste et j’étais pas dedans. Par contre, j’ai vu la gueule de mes amis qui eux, partaient, se décomposer. On a eu beau lui demander où ils allaient et qui venait en retour, le prof répondait rien. Je pense maintenant qu’il en savait absolument rien, le pauvre type. »
Il pouvait s’y revoir. Trente ados dans une salle de classe surchauffée par le début d’été caniculaire, croyant à une mauvaise blague, peu à peu inquiétés par le visage défait de M. Chastagnol. La manière dont son meilleur ami de l’époque, Jérémy, lui a fait un signe obscène en quittant la pièce quand on a appelé son nom, lui donnant rendez-vous après les cours pour fumer un joint.
« À la fin de la lecture de la liste, il a dit aux élèves nommés de quitter la pièce et de se caler dans la cour. Comme quoi là-bas on leur dirait quoi faire. Et puis on a attendu. “Combien de temps, Monsieur ?” on lui demandait, et lui il fixait juste son bureau d’un air abasourdi. On a attendu deux heures comme ça. Et puis ça a toqué à la porte et quinze grands trucs blanchâtres sans fringues sont entrés dans la classe. Le prof s’est mis à pleurer. Nous, on était trop choqués pour réagir. On… »
Des rires qui éclosent dans l’assemblée. Cette fois-ci, Pavel en était certain. Il sentait des gouttes de sueur couler dans son dos, le long de sa nuque, jusqu’en bas de ses reins. Il faisait vraiment chaud. C’était difficile de respirer aisément. Il reprit son récit.
« On a fait de la place sans comprendre. Un xenov adolescent, c’est déjà bien plus grand qu’un humain adulte. Ils galéraient à s’asseoir derrière les bureaux. Nous, on s’entre-regardait en mode “the fuck?”. Je crois que le prof était censé reprendre son cours mais il pouvait pas. Le pauvre gars était en état de choc. Il a juste pleuré et puis il est parti. »
Pavel n’avait jamais vu son professeur pleurer. De tout le corps enseignant, ça avait toujours été son préféré. Lorsqu’il partit, une fille de la classe sur laquelle Pavel avait des vues tenta de le retenir et il la repoussa si violemment qu’elle se prit une table dans l’épaule en tombant. Après ça, personne ne le revit jamais.
« Nous, on est restés avec ces drôles de trucs. Les plus déters d’entre nous avons essayé de dialoguer avec eux mais on trouvait aucune langue en commun. À la sonnerie, on s’est tous barrés comme des voleurs et on a cherché des adultes capables de répondre à nos questions. Quelqu’un est allé voir le proviseur et il était plus là. Y’avait un de ces trucs à la place. »
Il se souvenait que Pamela, une tête de classe, avait essayé de rassurer tout le monde en expliquant le concept d’hallucination collective tout en fermant toutes les fenêtres, comme si elle avait peur que quelqu’un se jette du deuxième étage.
« Alors on est tous rentrés chez nous. Mais pour certains, moi y compris, y’avait plus personne chez nous. Mes darons et mon grand-père avaient disparu. Il restait plus que mon chien, confus et terrorisé. »
Les rires sans visage reprenaient, plus forts, plus vicieux. Rentraient dans sa peau, pondaient des œufs, pernicieux. Pavel sentit que ses mains tremblaient avant de le voir. Il les cacha derrière son dos. Pourquoi avait-il accepté cette torture, déjà ? Pour une xenov ?
« Mon voisin, lui, était toujours là. Je lui ai posé mille questions et il a simplement allumé la télé. On a regardé sans rien se dire, il a juste ramené une bouteille de cognac au bout d’un certain temps, il tremblait tellement qu’il en foutait partout. On a appris côte à côte que ces étranges trucs pâles comme des culs étaient des “xenoves”. Des aliens venus d’on sait pas où de l’espace. À la télé, ils étaient partout. Partout là où on se serait pas attendu. À la place des profs, des maires, des ministres et des présidents, quatre heures à peine après leur arrivée. Comme s’ils avaient tout prévu avant même de venir. Et tout ces gens disparus… Personne n’était mort, les gens avaient juste été échangés. »
Ils avaient voulu regarder la Roue de la Fortune, comme ils le faisaient tous les mercredis après-midi quand Pavel était plus jeune. La chaîne n’existait déjà plus. Ils fixèrent un écran noir.
« J’avais seize ans, je pouvais m’occuper de moi, alors j’ai gardé l’appartement où je vivais avant, tout seul, moi et mon chien. Je… »
Les rires sans visage grandissaient et grondaient comme s’ils essayaient de le rendre sourd. Pavel avait peur de simplement s’évanouir à cause de la chaleur inhumaine, de la pression. Les projecteurs faisaient monter la température d’une dizaine de degrés directement sur son visage à un point où, aveuglé, il n’y voyait plus rien et ses mains pouvaient à peine tenir sa feuille de notes. Il était effaré par le traitement qu’on lui imposait. Avait-il été assez stupide pour penser qu’on lui donnait un endroit d’expression libre ? Il avait envie de hurler, de pleurer, de partir en courant. À la place, il continua avec de plus en plus de difficulté, improvisant plus que ne lisant son texte, proche de céder à la panique.
« Je me suis décidé à apprendre leur langue à coucher dehors quand les télévisions ont commencé à la parler, avec sous-titre français et tout. Internet était à feu et à sang ; c’était partout pareil. Les gens disparus sans message, sans trace, et à la place ces tronches de cake. »
Il avait lâché sa feuille de note, puisant dans ses dernières ressources pour construire des phrases compréhensibles.
« Ils étaient pas agressifs. C’était pas comme dans nos films d’aliens. Ils étaient juste… là. Partout. Dans nos administrations, nos gouvernements, partout. Sans véritable hiérarchie que j’arrivais à comprendre. La moitié de l’humanité avait été remplacée par ça. Du président au boucher au coin de la rue que je connaissais depuis dix ans. Alors nous, on a essayé de comprendre, de s’adapter. Nous, on essayait de… »
Les rires étaient comme des marteaux dans son crâne. C’était à peine s’il entendait ses propres mots. S’il sentait ses propres jambes. Pavel se rattrapa au bureau du présentateur, suant si fort que le fond de teint gouttait le long de son menton. Il tenta de reprendre, à nouveau, mais le milliard de visages invisibles qui le fixaient avec leurs bouches béantes, hilares, faisaient palpiter son cœur à une vitesse terrifiante. Il était persuadé qu’il allait perdre connaissance, mourir, se mettre à pleurer, qu’importe.
« Nous, on… »
Il lui était impossible de continuer tant les rires étaient forts. Sans doute sa voix n’était-elle pas même intelligible au milieu. Il réalisa trop tard qu’il pleurait, paniqué, un mécanisme de défense profondément enfoui en lui hurlant à la fuite.
« On… on… »
Il accrocha une de ses mains au niveau de son cœur pour lui demander de se calmer. Ses jambes, qu’il sentait à peine, le poussèrent vers l’arrière. La panique prenant possession de ses sens, il arracha son micro-cravate comme s’il essayait de s’arracher la carotide et s’enfuit du plateau dans l’hilarité générale, ces rires sans joie qui le suivirent même une fois hors de l’œil des caméras, hors des lumières des projecteurs. Une fois hors de la vue de ces rires sans visage, il s’effondra au milieu des techniciens. Son cœur, un oiseau paniqué tentant de reprendre sa liberté, frappait contre sa cage thoracique comme pour essayer de sortir de cette situation. Alors que sous la pression de tout cet enfer sa vision fondait doucement vers le noir, les yeux amicaux d’Abdul se penchèrent vers lui et il prit ses joues entre ses mains pour tenter de calmer sa panique. Tout proche de son visage, comme un dernier rempart entre leur humanité effacée et le nouveau règne alien, il le rassura.
« Tout va bien, Pavel. T’en fais pas. T’as pas à t’en vouloir. T’auras essayé. »