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Écrit par Charles Perez
Nouvelle
Publié le
25/01/2024
« Oui, Estelle ? Bonjour, c'est Gustave… Oui, je vous appelle pour m'excuser de mon absence au bureau hier. Vous allez pas me croire, mais en fait… Non, c'est débile. Jamais elle avalera… Fait chier, merde. Merde. »
Le reflet de Gustave était particulièrement remonté, ce matin-là. Les pupilles gonflées comme des ballons, il abordait un air de déterré ou d'échappé d'asile, au choix. Ses cheveux d'ordinaire soigneusement gominés étaient sales et tombaient tristement sur son front. Les cernes qui soulignaient ses yeux n'avaient rien à envier à celles d'un insomniaque de catégorie olympique. Son teint était aussi grisaillant que celui d'un malade. Et cela, encore, ce n'était que d'extérieur. Ses lèvres, violettes, restaient pincées dans une pauvre tentative de garder le contenu de l’estomac à l’intérieur de son corps ballonné, criblé de vertiges, flasque et gauche. Son esprit était brouillé et confus ; il avait l'impression qu'on avait remplacé sa langue par un bout de papier de verre.
Pour une redescente, celle-ci était plutôt agressive.
D'un mouvement vain, Gustave se passa une énième gerbe d'eau glacée sur le visage et fit à nouveau face à son reflet.
« J'vais lui dire quoi, bordel ? “Salut, boss, désolé de mon absence, Abraham avait ramené sa merde tropicale et j'atterris à peine, là, désolé encore hein.” ? ‘Chier, mais quel con… »
C'était une catastrophe. Il était certain qu'il allait se faire virer. Qu’est-ce qui pouvait bien se passer d’autre ? Devait-il prier un dieu miséricordieux pour tenter de garder son poste ? Moins de six mois qu'il était à la rédaction et son mode de vie alternatif (les mots de Beth du secrétariat) avait déjà failli lui coûter sa place à de nombreuses reprises. Retards, plaintes, remarques acerbes des collègues en salle de repos… C'en était fini de lui, c'était certain. Il se retint de donner un coup de tête dans la vasque, histoire de s'achever plus rapidement. Il détermina néanmoins à l'étendue océanique de son mal de tête que son état ne nécessitait pas d’aggravation. Cette salle de bain crasseuse était la dernière bouée le sauvant de la noyade, pas la peine de rajouter du sang à la scène de crime.
Au loin, dans une pièce voisine, le son d’une télévision avait éclos brusquement par-dessus le tintement de ses oreilles. Zeto et Abraham étaient dans le salon avec la chaîne documentaire en fond depuis le milieu de la nuit. Leurs dernières heures de trip n’avaient été que naufrage de salon et même leurs historiques disputes domestiques n’avaient pas survécu au raz-de-marée d’épuisement qui les avait forcé à mettre genou à terre. Du côté de Gustave, sept longues et terribles heures à essayer de passer outre les battements de son cœur, qui résonnaient tant et si fort qu’il n’avait pas entendu un mot de ce qui se passait à l’écran. Il avait eu l’impression que le monde s’effondrait. Que la banquise avait fondu tout d’un coup et son cerveau avec, s’écoulant lentement de ses oreilles pour venir souiller les coussins. Il avait cru mourir, mais si longtemps et longuement qu’il ne s’en était pas inquiété. Ce n’était pas son premier rodéo.
On appelait son nom. La voix de Zeto se répercuta d’abord contre la porte close, puis traversa le bois et vint s’écraser contre la tempe droite de Gustave en une flèche pleine de mauvais poison. Il sentit une goutte de douleur couler jusqu’à sa joue, essuya sa peau moite et fit mine de remettre de l’ordre dans son accoutrement, qui se composait à cet instant d’un caleçon et d’un tee-shirt troué et tâché. Une main sur la poignée et il était dans le couloir.
« Quoi, y’a quoi ? râla-t-il en se rattrapant à l’embrasure de la porte du salon. »
Voilà trois jours qu’ils avaient tout plongé dans le noir et après le néon meurtrier de la salle de bain, Gustave n’y voyait rien. Seule la télévision tournait avec son éclat bleuté et épileptique. Le son était coupé, et Gustave se demanda ce qu’il avait bien pu entendre durant son inspection d’état critique. Se mourant dans le canapé : Zeto et Abraham, ce dernier avec un bang fumant entre les jambes et la première avec une cigarette à moitié roulée sur le ventre.
« Guguuus, se plaignait Zeto en roulant un œil terne vers lui. Tu sais la dernière fois qu’on a bouffé, toi ?
— Hum ? répondit vaguement Gustave. Hum, j’en sais rien. Il est quelle heure ? »
Agitation fatiguée de la part de Zeto. Il était onze heures pétantes du matin. Un mercredi. Une demie semaine de perdue.
« Y’a eu les pizzas d’hier, fit remarquer Abraham avec sagesse, fumée sortant des narines.
— C’était lundi soir, ça, réalisa à voix haute leur amie.
— Putain, tu m’étonnes que j’ai le bide retourné, dit Gustave. »
Ce n’était pas la première soirée (à mettre au pluriel dans les faits, mais c’était mieux pour la conscience de ne pas rajouter ce S terrible) de ce type qu’il faisait avec Zeto et Abraham. Deux ou trois jours de débauche tranquille, à étirer le temps à tel point qu’il en perdait toute réalité. Juste un peu de gnôle et beaucoup de drogues, un repas ou deux, des journées entrecoupées de courtes nuits toutes les six heures. Après tout, Zeto et Abraham étaient des guerriers dans le genre. Zeto se nourrissait de MDMA et de vin blanc et Abraham était en permanence si perché qu’il en oubliait parfois son propre nom. Dans le trio, Gustave était le seul à avoir un travail, qui ne restait jamais le même plus de neuf mois d’affilé. Et qui n’allait sans doute pas le rester très longtemps non plus cette semaine.
Il se laissa tomber aux côtés de ses amis et fixa d’un air vide la télévision, appareil de prophéties pleines de mensonges. Ils avaient changé de chaîne et désormais se déversaient dans leurs rétines atones les images sanglantes d’un film d’horreur bas de gamme et plutôt mal filmé.
« Tu parlais à qui, dans la salle de bain ? demanda Zeto.
— À personne. À moi. (Sans plus s’expliquer, il enclencha la seconde.) J’ai zappé d’aller au taf, ça craint sévère.
— Humpf, grommela Abraham avec sa sagesse caractéristique. On s’en branle, du travail. Ils peuvent bien aller se faire enculer.
— C’est pas toi qui paye les factures, ça se voit, répondit Gustave avec mauvaise humeur. Putain, j’ai mal au crane. Il reste des Dolipranes ? »
Zeto et Abraham le dévisagèrent comme s’il avait demandé trois millions en petites coupures. Bien sûr qu’ils n’en avaient plus. Il poussa un soupir interminable et se laissa couler dans les coussins.
Le salon-cuisine faisait peine à voir. Il était aisé de croire qu’un ouragan était passé par là sans que personne n’ait fait un mouvement pour ranger les dégâts. La table basse à elle seule était un véritable champ de bataille : bouteilles vides renversées, cendriers pleins, cartons de pizza, pailles, pochons, mouchoirs, le tout usagé ou bon à jeter. Il y avait même un exemplaire du Joueur de Dostoïevski qui s’était pris la majeure partie d’un raz-de-marré de vin blanc et pataugeait depuis la veille dans une flaque collante et odorante sans personne pour le sauver. Rendre à la débauche ce qui est à la débauche, se dit Gustave, avant de se concentrer sur son mouvement de mâchoire répétitif, habituel et utile pour débloquer cette machinerie surutilisée. La problématique de son absence au bureau avait déserté son esprit aussi vite qu’elle était arrivée, passant de problème vital à désagrément profondément tertiaire.
Il mâchait encore sa langue dans le silence très profond du séjour lorsqu’il se rendit soudain compte que le film à la télévision avait un décor familier.
« Eh. Eh, Abra, appela-t-il sans grande énergie en cherchant son poignet pour le secouer. On voit ta piaule à la télé.
— Qu’est-c’que tu racontes ? T’es con ou quoi ?
— Regarde, y’a ta bécane et tout. C’est quoi, ce film ? »
Un blanc retapissa l’atmosphère et s’étira très longtemps encore après que Zeto ait mis une main sur la télécommande pour remettre le son.
… n’ont pas encore su déterminer la nature de l’incident. Les réseaux sociaux s’échauffent depuis sept heures du matin alors que les autorités tentent de calmer l’effusion de peur qu’ont provoqué les événements d’aujourd’hui. Nous retrouvons Virginie Slogev au Carrefour Market de Saint-Michel Marcel Langer où des premiers soins et un abri sont mis à disposition aux citoyens des environs dans le…
« C’est quoi ce bordel ? dit Abraham, les yeux plissés dans une tentative de décrypter les petits caractères en bas de l’écran.
— Y’a eu un attentat ? s’essaya Zeto. Merde, c’est tout près d’ici.
— Zappe une autre chaîne, dit Gustave. »
… ont foncé sur mon fils ! On est restés cachés presque deux heures derrière des poubelles. On a eu vraiment très peur. La police…
Une mère de famille d’une jeunesse étonnante parlait avec agitation face à la caméra. À peine Gustave eut-il le temps de reconnaître les intérieurs du métro toulousain que l’image coupait pour à présent montrer un grand type couvert de tatouage, avec une large barbe grise de biker, qui s’exprimait davantage avec ses mains qu’avec des mots compréhensibles. Zeto changea de chaîne et sur l’écran s’afficha à nouveau leur rue. L’image, fixe et surélevée, ressemblait à une prise de vue de vidéo de surveillance, pourtant il était indiqué que le tout était en direct.
« Qu’est-ce qu’ils veulent montrer ? Elle est vide, notre rue.
— Tu crois qu’y a des cadavres dehors ?
— Pourquoi on a rien entendu ? »
Certainement n’avaient-ils rien entendus parce qu’ils s’étaient défoncés jusqu’à l’inconscience tout ce début de semaine. Ils posaient des questions sans attendre une quelconque réponse, sans même vraiment croire que c’était le JT et pas un film de série B. Encore trop déphasés pour comprendre grand-chose, les trois compagnons se contentèrent de fixer la télévision, qui avait à nouveau zappé sur l’intérieur d’un magasin.
« Waaah, dit Zeto en coupant à nouveau le son. C’est la guerre vous croyez ?
— Ou alors les aliens, proposa Abraham sans grande émotion.
— J’vais jeter un œil, dit Gustave. »
Passée l’épreuve de mise en position verticale, il testa son équilibre, et lorsqu’il le jugea convenable, il partit en titubant vers la porte d’entrée.
Dehors, le temps était frais et l’atmosphère chargé d’humidité. Un large ciel blanc s’étendait au-dessus de la ville et de leur quartier. Le mercredi matin, d’ordinaire, le devant des cours grouillait de gamins à vélo et de mères avec leurs poussettes mais ce matin-ci, Gustave ne voyait pas un chat. Le quartier, comme suspendu dans le temps, était aussi peu agité qu’une ville fantôme. Au loin, s’il regardait en direction du centre, un unique panache de fumée noire montait lentement par-dessus les habitations, mais c’était bien le seul élément particulier de cette vue.
« Alors ? cria Zeto de l’intérieur.
— Rien, mec, y’a rien. Tout est… »
Il s’arrêta tout net. Du mouvement avait éclot près des poubelles, à moins de trente mètres. Quelque chose à l’air vaguement humain se frayait un passage parmi les ordures, dans une danse désynchronisée et peu élégante.
« Qu’est-c’que… »
La chose avait tout l’air d’un homme. Un peu pâle, très maigre, pas en excellent état, mais un homme. La première réaction qui vint à l’esprit de Gustave fut de rire. Il ressemblait à Rick, un des punks à chiens qui traînait parfois dans le coin. Rick n’avait rien d’une bonne fréquentation mais il leur était arrivé de lui acheter des taz et ils entretenaient des rapports plutôt cordiaux.
« Eh, les gars, v’nez voir. Y’a Rick. »
Lent mouvement général à l’intérieur. Alors que Gustave se demandait quel genre de merde Rick avait encore pris pour finir dans cet état, l’homme s’approcha davantage et soudainement, Gustave se rendit compte que ce qu’il prenait pour de la crasse sur ses mains et son cou avait quand même vraiment une couleur proche de celle du sang séché. Alarmé, il se rattrapa à la porte pour rétablir son propre équilibre et il héla le punk.
« Eh, mec ! Tout va bien ? Rick !
— C’est pas Rick, bro. »
La voix de Zeto résonna si proche de son oreille que Gustave fit un bond de dix centimètres.
« Bordel, tu m’as fait…
— Rick est mort y’a deux semaines, tu le sais ça, non ? Gus ?
— Quoi ? T’es sérieux ? Il s’est passé quoi ? demanda Gustave, vaguement secoué. »
Comme la réponse ne venait pas, il se contenta d’observer Rick-Mais-Pas-Vraiment s’approcher toujours plus, à douce allure, trébuchant sur ses propres pieds. Zeto et Abraham étaient à ses côtés sur le palier, essayant eux aussi de déterminer la nature de cette apparition.
« Vous croyez qu’on trip encore ? demanda Zeto.
— Ça doit être ça, ouais, dit Gustave. V’nez, on rentre, le soleil me nique les yeux. »
Ils étaient tous d’accord. Rick-Mais-En-Fait-Non était presque arrivé au niveau du portail et s’était arrêté pour humer l’air. Les trois amis lui souhaitèrent une bonne journée et repartirent comater dans le salon.
Retour à la case départ. Alors que la léthargie légèrement désagréable de leur fin de redescente menaçait de les plonger à nouveau dans le sommeil, ils fixèrent une bonne heure les images de la télévision sans vraiment les voir. Midi était bien dépassé lorsque Zeto se redressa brusquement, sortant de son demi-sommeil avec violence.
« … des coups de feu ?
— Hein ? dit Abraham, émergeant lui-même de sa somnolence. Quoi ? »
Zeto murmura trois mots sans grande cohérence et entreprit de se rouler une cigarette. Gustave, lui, était revenu sur la problématique de son absence au bureau et tentait de brancher son téléphone, mort à un moment incertain de la nuit.
« Dites, je crève la dalle, fit remarquer Abraham, plein de sagesse.
— Tu veux qu’on bouge à la supérette ? proposa Gustave, espérant à moitié qu’il réfute son idée.
— Aaah, ouais ! Je pourrais graille un homme, je crois.
— Tu crois qu’ils auraient ces petits roulés au fromage qu’on avait mangé y’a quelques semaines ? demanda Zeto.
— Tu t’sens vraiment d’attaque pour faire marcher le four, toi ? railla Abraham. »
Sa tentative de dispute fit un plat exemplaire et tous se motivèrent pour enfin quitter la maison.
Rick-Mais-Pas-Rick traînait à l’angle de la rue, fort occupé à mettre de vagues coups de pied dans les poubelles. Les trois amis le dépassèrent et n’eurent pas de réaction face aux bruits gutturaux professés par le vagabond. Ils remontèrent la rue en silence, laissant leurs chaussures bailler sur les trottoirs déserts, et croisèrent un autre Rick non loin, auquel ils dirent bonjour. Là encore, la réponse qu’ils reçurent fut particulièrement évasive.
Pour un mercredi après-midi, Saint Michel était effroyablement calme. Hallucinés, les trois amis remontèrent lentement la grande rue sans croiser grand monde, rendus confus par la luminosité et le silence. Tous les pires squatteurs odorants de la ville semblaient avoir décidé de voir le soleil, ce jour-là et Gustave, qui n’en reconnaissait aucun, se demandait s’il n’y avait pas eu un arrivage massif de clandestins, ou peut-être un after de teuf particulièrement compliqué dans le coin. Peu leur importait car aucun, avec leurs sapes défoncées et leurs yeux vides, ne tenta de les importuner, et ils avaient trop faim pour se poser des questions.
La plupart des commerces semblaient avoir été fermé en urgence mais le Market avait l’air d’être ouvert. Après tout, ils l’avaient vu à la télévision, alors il devait bien s’y passer quelque chose. Alors qu’ils traversaient la rue inhospitalière, un terrible hurlement déchira le ciel et un hélicoptère passa par-dessus leurs têtes souffrantes, très bas, très bruyant, plutôt impressionnant.
« Wow, z’avez vu ça ? fit Abraham, une main en visière.
— Reste pas au milieu de la route, ducon. Bonjour Madame, belle journée ! enchaîna Zeto en le tirant par la manche, saluant au passage un inconnu désintéressé. »
La marche ne leur faisait pas de bien et tous trois se sentaient malades et nauséeux, si bien qu’en arrivant devant le Market, ils prirent une longue pause pour reprendre leur souffle, une main sur les vitres sales. Gustave avait le cœur qui tambourinait tant dans la poitrine qu’il craignait un peu l’accident cardiaque. Bordel, il n’avait plus quinze ans, ça c’était certain.
Alors qu’ils se motivaient pour enfin entrer dans le Market, du bruit leur parvint de l’intérieur. Pourtant, les portes automatiques ne s’ouvraient pas. Zeto, qui avait méchamment faim et commençait à perdre patience, frappa ses paumes contre les vitres, de plus en plus fort. Au bout de cinq bonnes minutes sans réponse, elle s’impatienta et se mit à hurler.
« Eh ! On sait que vous êtes dedans ! Ouvrez ! »
Gustave savait d’expérience que Zeto n’était pas celle avec le plus de tact dans leur groupe. Néanmoins, ils étaient aussi exténués qu’affamés et leur patience ne survécut pas à l’absence de réponse. Abraham se mêla à ses cris et Gustave s’apprêtait à les rejoindre lorsqu’une porte s’ouvrit à leur gauche. Le visage d’un homme passa par l’encadrement et se mit à les lorgner d’un air tendu. Les trois amis se tournèrent vers lui et son teint descendit de trois nuances de blanc.
« Cassez vous, dit-il précipitamment. On laisse pas entrer ceux qui sont déjà infectés.
— Hein ? fit Zeto d’un air éclairé. Il a dit quoi ?
— Eh, c’est un gun qu’il a ?
— Ta gueule, tu dis n’importe quoi. Tu vois bien que c’est pas un flic.
— Mais si, regarde, Zeto ! Me dis pas que c’est pas un gun ou j’te tane.
— Cassez-vous, j’ai dit ! réitéra l’homme, ouvrant à peine la porte plus large. Vous êtes infectés, c’est votre dernière chance ! »
Il est important de noter que l’absence quasi totale d’inquiétude chez nos protagonistes était largement explicable par le fait qu’ils revenaient de trois jours de perche. Personne n’est passé à côté du fait que la ville était alors en proie à une apocalypse zombie et qu’ils étaient eux-mêmes, dans l’état avancé de leur délabrement, pris pour des infectés. Dangereux, bientôt transformés et affamés de cervelle, clopinant au hasard des rues jusqu’à la fin des temps. Or, Gustave, Zeto et Abraham n’étaient que trois amis en redescente et ils avaient faim d’autre chose que d’organes humains. Ils voulaient les petits roulés au fromage du Market. Malheureusement, leur rêve était à présent hors de portée, le Market étant temporairement devenu un abri apocalyptique.
Une des fenêtres donnant sur la rue s’ouvrit au-dessus de leurs têtes et une voix en sortit. S’ensuivit le reflet immanquable d’une lunette de fusil.
« Mangez vos morts, les zombies ! Barrez vous !
— Sympa, mec, répondit Abra, qui s’était à nouveau appuyé d’une main à la vitre du Market. T’as qu’à le dire si not’ gueule te revient p… »
Le coup partit au milieu de sa phrase et vint ricocher avec un bruit terrible presque à ses pieds. Gustave le vit observer le sol d’un air atterré et formuler très clairement une insulte bien sentie. Autour d’eux, les vagabonds mal en points s’agitaient de plus en plus, sans pour autant faire vraiment attention à nos trois amis. L’homme de la fenêtre, l’air de perdre patience, tira une seconde fois, avec davantage de bonne volonté, et Zeto émit un glapissement aigu et désapprobateur.
« Putain, mais ils sont complètement malades ! dit Gustave en attrapant Abraham par l’épaule. Venez, on bouge, il va finir par blesser quelqu’un, l’aut’ con. »
Dans leur forme olympique, la course soutenue qui s’ensuivit fut synonyme d’une symphonie de toux et d’halètements au coin de rue suivant, tous appuyés aux murs crasseux, près de poubelles éventrées. Les mains sur ses hanches, courbée en avant, Zeto tentait de faire part de son avis sur la situation.
« Je rêve ou ils ont parlé de zombies ? la devança Abraham. »
Il suffit de trente secondes au total pour que la réalité des faits pénètre leurs esprits embrumés. En effet, lorsqu’ils y réfléchissaient un peu, tous ces vagabonds dans les rues désertes, les commerces fermés, le JT… Ils s’entre-regardèrent un instant, un air de profonde confusion peint sur leurs visages blêmes. Et puis un enfant se mit à pleurer.
Ils mirent un moment pour comprendre ce qu’ils entendaient. C’était bien cela : des pleurs de nourrisson terrifié. Gustave tourna sur lui-même, la respiration courte, tentant de localiser d’où venaient ces plaintes de mauvais augure. Maintenant que l’idée grotesque d’une apocalypse zombie avait fait son chemin jusque dans leurs cerveaux ramollis, ils n’eurent besoin d’aucun riverain armé pour comprendre que ces pleurs étaient significatifs d’un enfant en danger. Si eux pouvaient peut-être se promener au grand air sans soucis zombifique, – bien qu’ils ne soient pas exactement certains de pourquoi – ce n’était sans doute pas le cas d’un gamin esseulé.
Ce fut Zeto qui les trouva : juste un bébé et un petit garçon, cachés à l’ombre d’un porche de restaurant. Le gamin semblait tenter de faire taire le bébé qui hurlait à pleins poumons. Gustave, sentant prendre vie en lui une urgence paternelle qui ne s’était alors jamais manifestée, s’accroupit avec douceur vers les deux enfants et prit la voix la plus rassurante qu’il put trouver dans sa gorge accidentée.
« Eh, petit, petit… où sont tes parents ? »
L’enfant soutenait plus qu’il ne portait le nourrisson entre ses bras, sans doute peu certain des détails techniques de la manœuvre, le visage entièrement caché par la large capuche de son sweat, un vêtement d’adulte, bien trop grand pour un petit garçon d’une dizaine d’années.
« Tu veux que je porte ton bébé ? demanda Gustave d’une voix très douce. »
Il n’eut aucune réponse de sa part. Lorsqu’il vint pour attraper son bras, le prévenir de sa présence, il se rendit compte que l’enfant était glacé comme la mort. Frappé par l’angoisse, Gustave, oubliant ses deux amis derrière lui, releva la capuche de l’enfant.
Il était indéniablement, incontestablement mort. Là où aurait dû se trouver son visage s’offrait à la vue un trou informe et sanguinolent. Quelque chose avait creusé ses traits au-delà du crâne, si bien que scintillaient à la lumière du jour l’os, blanc, trop propre pour être véritable, et la cervelle, mâchonnée, luisante. L’enfant, ou du moins ce qu’il en restait, avait saigné dans son cou et le long de son torse, tant et si bien que Gustave ne put méprendre la tâche sur laquelle il était assise pour autre chose que les restes de la preuve d’une humanité, avant le massacre.
Sous le choc, Gustave mit quelques secondes à détacher ses yeux du carnage de ce visage puis fit un pas en avant pour arracher le bébé de ses bras ; bébé bel et bien vivant, lui, et qui pleurait un peu trop fort pour la sécurité de tous. À l’instant où il parvenait à relever le nourrisson pour le porter à lui, la voix de Zeto résonna derrière lui.
« ‘Gaffe, Gus ! »
L’adrénaline frappa pile au moment où il se rendit compte que le garçon s’était mis à bouger. Il arracha le bébé de ses bras et le colla contre son torse tout en faisant un bond en arrière. À sa plus grande horreur, la petite main sanguinolente du gamin s’était accrochée à sa manche et ce fut avec un grognement sorti des enfers qu’il se mit à tirer dessus. Laissant son instinct prendre le contrôle, Gustave assena un violent coup de pied dans l’avant-bras du petit garçon et s’éloigna en deux bonds, titubant de panique, hors de portée du cadavre vivant à la forme enfantine.
« Oh bordel de merde, oh putain, laissa-t-il échapper, à présent tétanisé, le bébé hurlant dans les bras. Butez-le, les gras, descendez-le ! »
Il n’avait rien eu besoin de dire que Zeto s’était déjà armée d’une grosse pierre auparavant utilisée pour caler un container poubelle défectueux et s’était jetée sur le petit gamin zombie. Abraham s’était rapproché de Gustave pour lui agripper le bras et tous deux observèrent, muets sous l’effet du choc, leur amie assener un large coup au visage du petit zombie, de toutes ses forces. L’enfant tomba à la renverse et Zeto en profita pour terminer le travail, lâchant des cris tenant davantage de l’animal que de l’Homme. Lorsqu’elle lâcha son arme, la respiration trop rapide, sueur ruisselant de son visage, elle se tourna vers ses deux compagnons. Son visage, blême, tâché du sang du garçon, ne laissait passer aucune émotion. Seules ses mains tremblantes attestaient de sa terreur.
Ils ne dirent rien un très long moment. Gustave eut la plus grande difficulté à chasser le bruit blanc de ses oreilles pour réagir aux pleurs du bébé. Brutalement, il réalisa du danger nouveau de leur situation. Le bébé qui hurlait désormais à pleins poumons allait ameuter tous les zombies du quartier.
« Et il est où le bébé ? Il est où ? Il est là ! Il est là ! »
Le nourrisson gazouillait et riait avec bonne volonté aux idioties de Zeto et Gustave. Une fois douché et nourri, il déployait une bonne humeur à toute épreuve, peu inquiet d’avoir été séparé de sa mère ou son père. Après concertation, Gustave l’avait nommé Arthur et cela semblait aller à tout le monde.
Le trajet du retour avait été si éprouvant qu’une fois à l’intérieur, ils s’étaient tous trois effondrés sur le sol de l’entrée jusqu’à ce que les pleurs du bébé ne les obligent à s’en occuper. Zeto et Abraham s’étaient décidés à entrer par effraction dans une maison du voisinage, où ils savaient qu’y vivait avant toute cette folie un bébé à peu près du même âge. Durant leur absence, Gustave avait posé Arthur sur le canapé et s’était tenté à faire le ménage dans le salon, pour être au bout de trois minutes terrassé par une crise de larmes hystériques qui le cloua au sol pour un certain temps.
Désormais, tout le monde en sécurité et avec assez de vivres pour se débrouiller une bonne semaine et s’occuper comme il se doit d’Arthur, l’humeur était remontée et tous prenaient des tours de garde du gamin. Il était adorable et, maintenant nourri, alternait entre un doux sommeil et des séances de jeu volontaires.
« Il a quel âge, vous croyez ? demanda Zeto en chatouillant ses pieds. »
Derrière eux, Abraham leur préparait les trois plus longues traces de cocaïne possibles avec ce qu’il leur restait. D’un geste expert, il grattait ses deux cartes l’une contre l’autre pour en faire tomber le surplus de poudre tout en leur répondant.
« Même pas un an, je dirais.
— T’y connais quoi, aux gosses, toi ?
— Pas grand-chose, mais j’ai trois frères vachement plus jeunes.
— J’suis la plus petite, perso, dit Zeto. Mais ce gosse est vraiment trop mignon. Hein ? Hein que t’es chou ? »
Arthur répondit par un éclat de rire.
De son côté, Gustave essuyait le retour de feu de leur frayeur à l’extérieur. À intervalle irrégulier, il sentait son cœur s’emballer à nouveau et devait s’asseoir un instant pour calmer ses sueurs froides. Le bébé était l’élément inespéré pour qu’ils restent calmes et concentrés. Gustave était confus de la puissance du sentiment de responsabilité qu’il ressentait envers lui, lui qui n’avait jamais aspiré à une vie de couple et encore moins de parent. À part peut-être Abraham, qui rechignait un peu à s’en occuper, ils étaient tous plutôt d’accord.
« Alors quoi, demanda Abraham après avoir sniffé sa trace, on va le garder ?
— Tu veux en faire quoi d’autre ? Le balancer dans la rue ? railla Zeto.
— P’têt poser un avis de recherche pour ses parents ?
— Réfléchis, Abra, dit Gustave, y’a quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chance qu’ils soient morts, vu comment on l’a trouvé. »
Ils avaient rallumé la télévision en s’épargnant l’enfer d’en entendre la bande son. Après sa trace, Gustave était d’un coup bien plus optimiste sur leur situation. Après tout, ils étaient en sécurité, et Arthur allait bien, et il leur restait suffisamment de drogue pour passer une bonne semaine. Certainement que d’ici là, tout serait redevenu comme avant. Un point positif non négligeable était qu’il n’aurait pas à expliquer son absence au bureau. Couché contre lui, le bébé tétait son doigt, silencieux et bienheureux. Lui aussi avait l’air de penser que tout allait bien.
Qui plus est, ils avaient trouvé ces petits roulés au fromage qu’ils affectionnaient tant dans le frigo de la voisine et le four était en train de chauffer.