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Écrit par Marion Vigier
Nouvelle
Publié le
20/02/2025
Les soirs de Samain sont très vides par ici.
Pourtant, tu es là, et tu t’assois sur ce banc solitaire, tout près de chez moi, les bras croisés sous le col Claudine de ta robe brune, les lèvres crispées sur une mine boudeuse, tes souliers battant l’air avec fureur et tes doigts maltraitant les oreilles de ta peluche grise.
Tu n’es visiblement pas très contente de t’être fait refuser ce jouet, et tu décides qu’il est grand temps de faire la grève de la marche pour défendre tes précieuses convictions et lutter contre la tyrannie de ce méchant « papy », cet égoïste qui ne comprend décidément rien à rien, et qui minimise l’importance d’avoir en sa possession un ornithorynque « très mignon parce que, en plus, et bah, en plus, il louche ».
J’observe ce vieil homme venir près de toi, ce monsieur au visage familier qui s’assoit à son tour, très lentement, conscient de l’usure de ses articulations, puis qui t’adresse des tout petits mots tendres de sa voix éraflée par les âges, des mots qui sentent le sucre et la tendresse infinie qu’il te voue, et de mon œil averti, j’aperçois sur les rebords de ses yeux sages de profondes rides en pattes d’oie, ces stigmates caractéristiques de ceux dont la vie ne fut qu’une longue succession de sourires.
Puis le méchant papy fait tourner la clé dans le dos de ta peluche, et la mélodie de métal tinte, virevolte, carillonne ; et c’est comme observer des lucioles déposer leur lumière sur chaque recoin de ton visage, parce que, tout à coup, voilà que tes colères retombent, voilà qu’un sourire jaillit, que le calme s’impose, que la rancœur s’efface et que tes yeux se chargent d’étincelles.
Et moi, eh bien, je comprends tout, et un vieux film déploie sa pellicule dans le fil de mes souvenirs.
C’était il y a longtemps, au point où ma mémoire, pourtant aussi grande qu’on la décrit, peine à faire ressurgir les visages et les voix. Par contre, les odeurs, elles, je ne les oublie jamais ; et dans ce cirque qui passait tous les ans dans la région, traînant avec lui sa cacophonie de clowns, de lions et d’acrobates, il y en avait des tas : le parfum d’œufs frais des gaufres, celui de sucre brûlé des barbes à papas, celui de l’onctueux caramel des biscuits et des bonbons, celui de l’huile épaisse des beignets, mais aussi celui de la confiture, du chocolat, des churros, de la guimauve, des chouchous et des cacahuètes grillées…
Je pouvais même sentir craquer de loin la couche translucide des pommes d’amour sous mes dents, deviner le pétillement des boissons gazeuses sur le bout de ma langue, et même, tu ne le croiras jamais, goûter les rires et toucher la texture cotonneuse de l’émerveillement qui fusait de toutes parts, au gré des « oh », au bon vouloir des « ah » ; et c’était un feu d’artifice, un feu de joie, un chaos qui pulsait dans les veines et qui cognait dans la poitrine, boom, boom, boom, jusqu’au coup final, jusqu’à ce que les rideaux tombent et que monsieur loyal, sous son grand chapeau noir, salue la foule et s’évapore en un coup de fumée.
À l’époque, c’était cela, les soirs de Samain ; le cirque qui déferlait au sommet de la nuit, qui lâchait sa lumière et ses couleurs, les laissait se disperser dans les rues comme des hordes de chiens sauvages, puis disparaissait, comme ça, sans un bruit, aux premières lueurs du jour.
L’on est habitué, par ici, au retour des morts à cette période de l’année ; l’on sait que dans les ombres liquoreuses se contorsionnent les silhouettes de nos disparus, qu’ils se glissent dans le lit de leur partenaire, qu’ils mangent comme si de rien n’était à la table de leur famille ou qu’ils retaillent tranquillement les haies dans leur jardin, juste le temps d’un soir, ce moment fébrile où le voile qui sépare les vivants et les morts s’amincit au point de laisser un peu refléter l’autre côté en transparence.
Mais ce cirque prenait un malin plaisir à cultiver le mystère, et personne ne sut vraiment s’ils avaient sous les yeux un mirage ou une véritable troupe.
Certains y crurent. D’autres non. Peu importait, en fin de compte ; les habitants s’y pressaient avec la même impatience. Ils se donnaient rendez-vous là-bas, tous les ans, à la même place, sur les collines nues qui bordent la ville, où le cirque rivalisait avec la beauté de la lune et rendait les étoiles folles de jalousie.
Et puis, un jour, un jour funeste et cruel, le cirque ne revint plus à Samain.
Ceux qui ne sont pas nés ici, dans le chaudron isolé que constitue cette ville, prennent cette histoire de troupe pour une légende. Mais je sais que toi, tu y as déjà été, même si tu devais être encore très jeune, parce que je la reconnais, cette peluche que tu tiens dans tes bras ; dans le temps, c’était à mon image qu’on l’avait faite.
Si tu m’avais vu ! J’étais une force brute de la nature, un colosse paré de bijoux qui chantait, piétinait, jonglait ; un équilibriste peu adroit, mais un artiste, oh un artiste remarquable, monumental, même !
Tu prendras peut-être cela pour de la vantardise, et je serai bien incapable de te donner tort ; tu m’as peut-être déjà regardé faire mon show, à cette époque où la sève de mon sang coulait comme un torrent et où je poussais sous le chapiteau des éclats de voix impressionnants qui saisissaient les spectateurs.
Mais, puisque je suis ici aujourd’hui, tu connais forcément la suite.
Le cirque, quand il est parti pour de bon, m’a oublié.
Il s’est volatilisé. Sans moi.
Ta petite voix s’élève et met fin à ma douloureuse nostalgie.
– L’année prochaine, tu m’emmèneras au cirque, hein ?
Et je vois bien que ton grand-père n’a pas le cœur à te mentir, ni à te blesser, alors il regarde un moment la peluche dont la musique ralentit, goutte après goutte, jusqu’à se tarir tout à fait.
– Un jour, quand il reviendra, je t’emmènerai.
Mais le soleil vient, et tu ne réponds pas. Le vieil homme passe une main dans tes cheveux, et je crois que tu sais, je crois que tu as toujours su, que ton innocence d’enfant n’a pas su couvrir la vérité de son châle.
Ton grand-père, à mesure que les rayons passent à travers lui, s’efface peu à peu.
D’abord un bras, puis un autre, et c’est comme souffler très fort sur un gros pissenlit ; il se désagrège, s’évapore en minuscules particules volatiles, puis disparaît, car Samain s’en va déjà, et il est temps pour les morts de tirer leur révérence.
Tu ne pleures pas, non. Sans doute sais-tu, au fond de ton cœur, qu’il tiendra sa promesse, que le cycle se répétera, qu’il sera à nouveau là, ce vieux monsieur qui travaillait autrefois en ce lieu, et qui t’emmenait au cirque quand tu avais à peine l’âge de mettre des mots sur ton enchantement.
Alors tu lisses les plis de ta robe, sautes de ce banc et quittes le zoo d’un pas léger.
Tu ne m’as pas écouté, bien sûr, mais je ne t’en veux pas.
De toute manière, personne n’écoute vraiment les histoires racontées par les vieux éléphants.