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Écrit par Éline Grégoire et Cindel Fernandez
Chronique
Publié le
25/02/2026
Résumé de la soirée
Le 25 octobre 2025, en début de soirée à Toulouse, au sein de la Turbine, s’est tenue une table ronde réunissant Margot Looten (@margot.looten), autrice de La Mémoire des Os, et Sacha Morage (@sachaetdesmots), autrice de La Voix de Vengeance et Les Arcanes du Mal. La rencontre a été animée par Éline Grégoire (@elin_ecrit) et Cindel Fernandez (@cindelfecriture), deux étudiantes du Master de Création Littéraire de l’Université Toulouse 2 Jean Jaurès. Après une introduction des autrices et de leurs ouvrages, la discussion s’est portée sur deux thèmes majeurs, la dark fantasy et la vengeance. Margot Looten et Sacha Morage ont répondu pendant une heure aux questions des animatrices puis à celles du public. La soirée s’est terminée avec un petit buffet préparé par les soins de Cindel et de sa famille, autour duquel les discussions en compagnie des autrices se sont poursuivies de façon conviviale.
NB : Les Arcanes du Mal n’étant pas sorti au moment de la table ronde, le roman n’y est pas mentionné.
Table ronde
Cindel : Quelle est la genèse de vos histoires et quelles sont vos plus grandes sources d’inspiration ?
Margot :
Je regarde beaucoup de documentaires et une fois j’en regardais un sur l’archéologie (c’est le sujet principal que je suis, en général). L’archéologue y trouvait des ossements, les analysait et savait en dire tout un tas de choses que je trouvais incroyables. Je me suis dit : « Tiens, ce serait génial si on avait une magie qui nous permettait, en prenant les os dans nos mains, d’aller lire les souvenirs des personnes qui ont vécu à ces époques, dont on sait peu de choses, et de pouvoir revivre à travers ça leur vie, leur quotidien, etc. » Tout est parti de là.
En ce qui concerne mes inspirations, je suis à la base une très très très très grande fan de Tolkien, du Seigneur des Anneaux, bien sûr, mais aussi du Silmarillion. Ça et la fresque de George R. R. Martin dans Game of Thrones et Fire and Blood. Il y a aussi Moorcock avec Elric, qui est un des pionniers de la dark fantasy, et aussi The Witcher. C’est tous mes premiers amours de la fantasy que je piochais dans la bibliothèque de mon père. C’est un peu la fantasy à papa, littéralement.
Sacha :
C’est marrant parce qu’initialement, c’était plus une liste de contraintes créatives que je m’étais données et que je voulais respecter. C’était le quatrième roman que j’entamais et à chaque fois, sur mes romans précédents, je me disais : « Ah, là, il y a ça qui va pas. Là, il faudrait vraiment que je fasse des corrections. » À chaque fois, les défauts que je repérais, je me les donnais en contrainte au suivant.
J’avais notamment remarqué que si je me mettais en troisième personne multi point de vue, je m’étalais beaucoup trop et ça devenait une histoire en dix tomes. Les autres problèmes que je pouvais avoir, c’étaient des histoires trop complexes, très difficiles à suivre, et je ne pensais pas que j’avais le niveau nécessaire. Pour La Voix de la Vengeance, je m’étais dit : « OK, on va faire une intrigue linéaire, avec le thème de la vengeance pour avoir une question dramatique répondue dans un cadre clair. C’est-à-dire : est-ce que ton personnage va se venger, oui ou non ? » Ça me permet de recentrer l’histoire, ça me guide. Je savais que je n’aurais qu’un seul point de vue avec une intrigue autour de la vengeance et un one-shot.
À l’époque, il y avait un concours organisé par Folio SF qui s’appelait « Mille et une voix » et j’aimais bien le thème parce que je m’étais dit : « Mille et une voix, et si les voix étaient les gens qui sonnaient la magie ? Et s’ils étaient limités au nombre de mille, mais qu’il y en avait tout d’un coup mille et une, qu’est-ce qui serait arrivé ? » Et du coup, il a fallu chercher une justification. Pourquoi limiterait-on les mages, les gens qui font de la magie, au nombre de mille, pour quelle raison ? Qu’est-ce qui se passerait ? etc. Ça m’a permis d’amorcer mon world building et l’histoire s’est créée autour de ça.
J’aime bien ce que tu disais, Margot : quand tu suis ton documentaire sur l’archéologie tu dis : « Oh, et si on pouvait lire la mémoire dans les os ? Et si il y avait ça, qu’est-ce qui se passerait ? » Je trouve que c’est vraiment ça, les romans : trouver l’inspiration dans d’autres médiums artistiques, parfois les peintures, parfois les films, les jeux vidéos, même les voyages, la musique, etc. Tout ça forme la matière première. Ensuite viennent les questions, savoir ce qui peut bien se passer. C’est pour ça que j’aime bien les genres spéculatifs : tu te poses une question, tu vois quel serait l’impact dans la société sur les trajectoires individuelles et collectives.
Eline : Vous avez fait un choix de narration qui diffère d’une œuvre à l’autre : la première personne dans la Voix de la Vengeance et la troisième dans la Mémoire des Os. Or, vos récits comportent tous deux une thématique majeure, qui est la vengeance. Est-ce que vous pouvez nous dire quel impact ce choix de narration a, compte tenu de cette thématique de la vengeance ?
Margot :
Le choix de la troisième personne a surtout été motivé par le fait que j’ai beaucoup de personnages et que j’avais vraiment l’intention de tous les suivre, d’avoir cette omniprésence par rapport à tout ce qu’ils peuvent ressentir. Par rapport au thème de la vengeance, j’ai trouvé intéressant qu’ils aient tous des motivations très intimes pour voir comment la vengeance d’un personnage fait écho chez un autre personnage et voir les conséquences que ça peut avoir chez encore un autre personnage.
Je ne l’ai pas pensé par rapport au thème de la vengeance spécifiquement, mais plus parce j’ai l’habitude de lire de la troisième personne et ça me paraissait en adéquation avec le genre de mon roman et ce que je voulais raconter.
Sacha :
J’ai une réponse similaire : je n’ai pas choisi la première personne par rapport au thème de la vengeance, car comme je vous disais, c’était plus une contrainte.
Je pense que c’est plus par la suite que ça a influencé comment j’ai traité le thème de la vengeance. Comme tu le décris, Margot, à la troisième personne multi point de vue, tu peux explorer certains éléments de la vengeance qui ne vont pas être les mêmes qu’à la première personne puisque tu suis un seul point de vue. Là j’ai pris la vengeance d’un point de vue personnel, individuel, celui de Vaëlle, ce qui permet de l’explorer dans toute sa déformation sans avoir à checker le point de vue des personnages secondaires. On le voit un petit peu grâce à leur réaction par rapport au personnage, mais elle-même le voit à travers son propre filtre. Ça demande au lecteur de se détacher de Vaëlle pour pouvoir juger ses actes et quelles en sont les conséquences.
Cindel : Certains de vos personnages sont animés par la vengeance jusqu’à oublier ce qui existe autour d’eux. Ils deviennent alors des êtres dangereux et instables. Pourtant, nombre de vos lecteurices les apprécient, en tout cas les comprennent et ne leur reprochent pas entièrement leurs actions. Comment parvenez-vous à écrire ce genre de personnage sans qu’il ne devienne antipathique ou tombe dans la caricature ?
Sacha :
La question me fait un peu rigoler parce que je sais que certains lecteurs trouvent mon personnage particulièrement antipathique. Donc effectivement la question se pose. Ce que je trouve intéressant, quand je regarde mes retours, c’est qu’il y a vraiment tout un spectre : il y a des gens qui ont beaucoup du mal avec le personnage, d’autres qui l’apprécient jusqu’à un certain point, d’autres qui sont là jusqu’à la fin. Je pense que ça montre comment les gens réagissent par rapport aux personnages.
Sur la question de comment, initialement, je ne voulais pas qu’on la déteste dès le début pour entraîner le lecteur et voir jusqu’où il la suit. J’avais peur qu’on ne veuille pas lire le roman parce que ce serait insupportable. J’ai voulu créer l’empathie assez tôt pour le personnage, et donc : première scène, elle perd son frère, tous ses repères, elle se retrouve seule, elle est faible, elle a pas de moyen d’action, c’est un peu la victime ontologique. Pour créer de l’empathie à ce niveau-là, j’ai réduit au maximum la distance narrative pour qu’on soit dans ses émotions, dans ses pensées et pour essayer de piéger le lecteur jusqu’au plus tard possible, pour qu’il reste avec elle. Et là, ça dépend des sensibilités personnelles. Parfois ça marche, parfois ça ne marche pas.
Margot :
Pour moi aussi, ça a vraiment été de jouer sur l’empathie. D’ailleurs, ça fait écho à la question précédente sur la troisième personne : comme on va suivre tous les personnages à un moment ou à un autre, si l’on explique bien pourquoi ils souffrent et pourquoi ils ressentent cette injustice et ce besoin de se rendre eux-mêmes justice, on est tous à même de ressentir de l’empathie pour les personnages.
Pour le coup, je me suis rendu compte que mes personnages recevaient beaucoup plus d’empathie que Vaëlle, de part le fait qu’ils s’agissaient de personnages masculins, mais aussi car l’un de mes personnages féminins qui a trait également à la vengeance est traité différemment de ses homonymes masculins.
D’un côté, il y a mes personnages masculins qui vivent leurs injustices, qui ressentent leurs besoins de vengeance, qui accomplissent des méfaits qui sont souvent très discutables. Et de l’autre côté, on a des personnages féminins qui subissent les conséquences de leurs actes à eux et qui répondent en conséquence des injustices qu’elles-mêmes vivent. Pour ces personnages féminins là, j’ai reçu beaucoup de retours comme : « Minak je l’aime pas, c’est une connasse. » Alors qu’au final, ce qu’elle vit est extrêmement bouleversant. Je pense que le fait de ne pas avoir pleinement son point de vue à elle, ça joue, mais aussi du fait que ce soit une femme, on lui pardonne beaucoup moins de choses dans le récit qu’aux personnages masculins.
Je trouve que c’est intéressant et en même temps assez triste de voir qu’on est beaucoup plus exigeant avec les personnages féminins, on est beaucoup moins empathique avec eux. On en attend beaucoup plus que des personnages masculins qu’on n’hésite pas à applaudir dès qu’ils font des choses horribles. Pour le coup, Elyon, le personnage principal du tome 1 [de La Mémoire des Os], est une belle saloperie. Mais on compatit avec lui parce qu’on est dans son point de vue et qu’on comprend pourquoi il fait ce qu’il fait. Les autres personnages viennent se poser en antagoniste. Antagoniste, il faut pas le prendre au sens de méchant, c’est juste qu’ils sont opposés à Elyon dans le conflit et du coup, on a moins d’empathie. J’espère avec le tome 2, où on revient un peu plus sur ces personnages féminins, changer un peu la donne sur ça, mais voilà, ça pose aussi la question de personnage masculin/personnage féminin sur l’empathie.
Il y avait une partie aussi de la question sur la caricature. Je pense que dans ma façon d’écrire, je me mets vraiment à la place de la personne. C’est-à-dire, si on me donnait un dragon, qu’est-ce que je ferais avec ? Daenerys style un peu : on brûle tout ! Ma Queen.
J’essaie vraiment à chaque fois, parce que je suis quelqu’un d’hypersensible, de me mettre vraiment dans la peau du personnage, de me dire : « OK il m’arrive ça, comment est-ce que je réagis, jusqu’où je peux aller par rapport au monde de mes personnages ? » Il faut savoir aussi qu’écrivant de la dark fantasy, les personnages ne vivent pas dans des sociétés comme les nôtres où on est plus stable mentalement dans nos réponses vis-à-vis de ce qui nous arrive. Eux vivent dans des univers très sombres, où ce sont des seigneurs, donc ils se permettent beaucoup de choses dans leurs réponses et dans leurs actions.
Pour ne pas tomber dans la caricature, il faut vraiment se mettre à la place du personnage et poser une limite à ce qu’il dirait ou à ce qu’il ferait.
Eline : C’est très intéressant que tu reviennes un peu plus sur les personnages féminins pour le tome 2 de La Mémoire des Os parce que je me rappelle que vers le début, je me disais : « Oh, j’aurais aimé avoir un peu plus le point de vue d’un personnage féminin » et j’avais vraiment pensé ça spécifiquement pour Minak. Je suis plutôt contente que tu répondes à ça.
La question suivante sera : selon vous, qu’est-ce qu’une bonne vengeance dans un livre ? Quand est-elle réussie ? Et est-ce que vous avez des recommandations à nous faire ?
Sacha :
Ma réponse va être un peu générale parce que ce serait pour la vengeance, mais aussi pour d’autres thèmes. Je pense que c’est réussi si on s’approprie le thème en lui-même, si on regarde la vengeance par exemple et qu’on se dit : « Quelle réponse à ce thème on veut apporter selon notre expérience, nos vécus ? Quel traitement apportons-nous ? » Surtout que la vengeance est un thème récurrent, j’ai presque envie de dire que la moitié des romans de fantasy a au moins une sous-intrigue de vengeance. On ne peut pas rester en surface. Pour moi, ce qui est important, c’est vraiment de prendre ce que dans sa sensibilité personnelle, on a envie de dire, nos idées par rapport à ce thème-là et de le creuser, d’aller au bout de ce qu’on a envie de dire, de prendre l’approche qu’on a envie de faire.
Après, pour la vengeance, si le thème est traité avec une approche intéressante, je pourrais être complètement satisfaite, qu’elle soit finalisée ou pas, qu’on aille jusqu’au bout, qu’elle soit très sanglante, qu’elle soit psychologique.
En recommandation, je pense au futur roman de Justine Tiphagne, Et vous brûlerez dans ma haine, que j’ai lu récemment. C’est une approche de vengeance qui est différente de comment on l’a approchée. Moi, je suis allée dans la question de la vengeance comme réponse à la défaillance de la justice institutionnelle. Toi, Margot, tu es sur le côté fresque et les impacts, à quel point ça va pousser les gens à faire ce qu’ils vont faire. Justine c’est l’approche viscérale, c’est presque un besoin vital. On est sur la catharsis de la vengeance, le female rage profond que j’ai adoré. C’est là qu’on voit finalement que c’est le même thème qu’on va approcher différemment en répondant selon nos propres sensibilités.
Margot :
Si je peux compléter ton propos, une bonne vengeance pour moi (et c’est vraiment mon avis personnel sur la question), c’est la vengeance qui déraille. J’aime beaucoup écrire à propos de la violence et dans La Mémoire des Os, l’un de ces thèmes, c’est l’escalade de la violence. C’est la vengeance qui dérape un petit peu, où on a un personnage qui se venge et il y a toujours quelqu’un derrière qui va vouloir se revenger.
Le mot « vengeance », il est très cathartique, mais il y a aussi quelque chose de très laid dans la vengeance. J’aime bien quand ça nous emmène vraiment dans les profondeurs de l’âme humaine, où on se dit : « Mais jusqu’où on peut se faire du mal pour se rendre justice ? »
Et vous brûlerez dans ma haine de Justine, je le recommande très très chaudement, je viens juste de le terminer. C’est excellent ! D’autres recommandations ? Un dernier livre que j’ai lu très récemment sur la vengeance qui était pas mal, c’est le premier tome d’une trilogie, Prince of Thorns de Marc Lawrence. Là on est, pareil, sur quelque chose de très sombre, très noir, très cynique, très dégueulasse aussi et c’est assez chouette. En fait, j’ai l’impression qu’il y a de la vengeance un peu partout. J’aurais pas d’autres livres spécifiques qui parlent de ça.
Cindel : Vos personnages parlent de justice là où on voit de la vengeance personnelle. Quelles différences y a-t-il entre les deux et pourquoi existe-t-il une telle ambiguïté ?
Sacha :
La vengeance, c’est un peu une protojustice, et la justice, c’est ce qui naît en réaction à la vengeance. Les premiers droits qu’on voit (le code Hammurabi et les autres, même la loi du talion) sont des réponses à la vengeance personnelle, à des : « tu m’as fait du mal ou tu as fait du mal à mon clan et du coup, on va répondre. On va te faire la même chose, voire pire. » La loi du talion, quand on dit « œil pour œil, dent pour dent », c’était la première réponse à ça en disant : « Non, on va pas escalader. On ne redonne que ce qui a été pris. » Après, on a les premiers systèmes juridiques qui vont remplacer ce « œil pour œil » plutôt par un dédommagement financier ou des peines de prison. Il y a une institutionnalisation. On a une personne neutre qui va gérer le conflit pour éviter qu’il escalade. Normalement si la justice a ce pouvoir et qu’il est accepté par les peuples, on accepte que cette personne neutre vienne. Ça permet d’exorciser le corps social.
Le sentiment de justice est inné. J’avais lu des études dans lesquelles des enfants, très petits, voyaient d’autres enfants jouer et l’un d’eux arrachait la poupée de l’autre, et les enfants des études avaient envie que le « méchant » soit puni. Donc c’est vraiment quelque chose qui est inné, probablement parce qu’on est une espèce grégaire.
Du coup la vengeance, comme moi je l’ai traitée dans le roman, vient quand la justice institutionnelle est défaillante. Ça fait écho à l’actualité. Je pense par exemple au traitement des violences sexuelles par la justice qui est quand même vachement défaillant puisque ne serait-ce qu’aller porter plainte, c’est une épreuve. Derrière, tes plaintes ne sont pas prises. De toute façon, quand tu es en procès, c’est limite toi qui est remis en cause. Le pourcentage des violeurs qui sont effectivement condamnés, c’est, je crois, comme 1 %. C’est vraiment abominable. Et comme il n’y a pas une grande efficacité de la justice institutionnelle, c’est là qu’on voit se développer sur les réseaux sociaux la cancel culture. C’est une réaction presque de vengeance puisque la justice institutionnelle ne fonctionne pas. Et tant qu’elle ne fonctionne pas, on va avoir de plus en plus des comportements de vengeance qui reviennent. Le problème de la vengeance par rapport à la justice c’est qu’elle n’est pas mesurée et qu’elle est très subjective.
C’est le propos du roman : la justice institutionnelle ne répond pas au besoin de Vaëlle qui est victime d’une injustice, parce que l’accusé est trop puissant, parce que les lois ne s’appliquent pas à lui comme ils s’appliquent à elle, parce qu’elle est personne, elle n’a pas de contact, elle n’a pas d’argent, elle n’a rien du tout. C’est pour ça qu’elle repart dans la vengeance qu’elle, elle va appeler justice. Elle va dans ce qu’elle pense juste, ce qui veut dire aussi des dommages collatéraux.
Il y a une chronique qui le dit super bien, je l’ai pas en tête, elle le formule en expliquant que, oui, effectivement, Vaëlle est responsable d’aimer l’effet qu’elle va faire, mais elle n’en est pas la cause première. Je considère que c’est la défaillance de la justice institutionnelle qui l’est, parce que si elle avait été reçue et s’il y avait vraiment eu un procès, ou au moins que quelque chose avait été fait, peut-être qu’elle n’aurait pas été lancée sur ce chemin. C’est pour ça que les deux sont ambiguës, parce que la justice est née de la vengeance d’une certaine manière, et si la justice s’effondre, il reste la vengeance.
Margot :
Que dire après ça ? Dans La Mémoire des Os, la justice et la vengeance sont très confuses, tout simplement parce qu’on est du point de vue de seigneurs, donc de personnes gouvernantes. La justice, elle est décidée par eux. On est sur une société très très jeune, on est vraiment au balbutiement d’un monde. Tout ce qui est « loi » et faire respecter les lois, c’est un peu au bon vouloir des seigneurs, donc les seigneurs font un peu ce qu’ils veulent. Ils apportent leur justice très subjective, qui est de la vengeance et qu’ils appellent « justice », et beaucoup de monde en souffre.
Eline : À partir de quand pour vous l’écriture de la violence va trop loin et le cas échéant, est-ce que vous vous limitez ? Vous avez aussi le droit de dire que vous n’avez aucune limite. C’est tout à fait permis.
Margot :
Je pense que la limite, c’est toujours sa propre sensibilité. Par exemple, je suis incapable d’écrire de la violence faite aux animaux, aux enfants. Ça, je pense que c’est ma limite. Aux innocents, j’ai un peu de mal. Pour moi, il y a pas de limite en dark fantasy qui est un genre où moi je flirte beaucoup avec l’horreur. J’ai une espèce de fascination morbide — je suis pas quelqu’un de bizarre, mais — j’ai une espèce de fascination pour, par exemple, le body horror et tout ce qui va être possession démoniaque, les esprits, etc. C’est des thèmes que j’ai toujours trouvé extrêmement violents et qui m’ont toujours fasciné, donc j’y suis pas très sensible. J’ai pas de limite, enfin j’ai pas trop de limites, mais pour moi, ça peut aller trop loin quand ça devient un peu gratuit et qu’on écrit des trucs sales pour écrire des trucs sales. S’il y a pas de message derrière, s’il y a pas une espèce de dénonciation derrière ou une réflexion derrière ce qu’on écrit, pour moi ça va trop loin, parce que je vois pas vraiment l’intérêt : c’est de la violence gratuite qui n’apporte rien, et au récit, et au genre de la dark fantasy, qui est un genre qui théorise et qui écrit beaucoup à propos de la violence.
Sacha :
Ça ne va pas trop loin tant que c’est traité avec empathie et respect et qu’il y a quelque chose qui est fait avec. Par exemple, j’ai vraiment du mal avec l’utilisation de la violence sexuelle comme un moyen de montrer que le méchant est méchant ou bien pour donner un arc de vengeance au personnage masculin qui va venger sa femme ou sa fille qui a été violée. Sur ces points-là, j’ai du mal parce que ça ne va pas être traité du point de vue empathique et respectueux pour la victime. Donc c’est pas forcément le degré de violence ou à quel point c’est gore, c’est vraiment comment la violence est utilisée.
Mes limites se trouvent là-dedans. Je ne vais pas insérer une violence que je n’ai pas le temps de traiter, qui n’est pas liée à mon roman. Je pense que je n’écrirai jamais un viol très graphique. Pas de torture animale non plus.
Cindel : Alors une question très courte, mais en tant qu’autrices, est-ce que vous approuvez le comportement de vos personnages ?
Sacha :
Alors, non. Ce que j’aime dans la fiction, c’est ces espaces sécurisés pour explorer des comportements qui vont être extrêmes, qui vont être durs, qui vont être très violents. Dans cet espace, c’est de la fiction : ça ne t’arrive pas à toi, ça n’arrive pas à qui que ce soit quand tu l’écris ou quand tu le lis. C’est un peu l’aspect cathartique de la fiction. Donc, comme c’est cet espace où tu vas aller loin, tu vas voir des choses que toi tu ne ferais pas. Je le vois d’une manière cathartique. Donc non, je dirais : « Faites pas ça chez vous ».
Margot :
Je vais être plutôt d’accord avec Sacha. Après, si on me mettait un dragon entre les mains, encore une fois, je sais pas ce que je ferais avec. Mais dans La Mémoire des Os, j’essaie vraiment d’écrire à propos de la guerre, de toutes les conséquences horribles que ça peut avoir, et ça résonne un petit peu avec l’actualité, forcément. Je n’approuve pas le comportement de mes personnages, mais pour ce qui est de tout ce qui va être de l’oppression, je pense qu’il y a une légitimité à leurs comportements : il y a une réponse à la violence quand on subit ce genre d’injustice. Là, je vais plutôt être supportrice de mes personnages, pas pour tous, mais pour certains qui vivent des choses terribles. Je pense que, ouais, une réponse violente face à l’oppression, ça je suis tout à fait OK avec.
Eline : Pensez-vous que la vengeance permette de donner de la puissance aux personnages opprimés dans des sociétés patriarcales et/ou autoritaires ?
Margot :
Oui, et d’autant plus quand on écrit de la fiction. Pour ma part, c’est « inspiration époque moyenâgeuse » donc forcément, comme il y a tout un monde à construire, on doit dire toutes les révoltes n’ont pas encore eu lieu.
Je vais aussi revenir sur ce que Sacha disait tout à l’heure. Quand on subit une injustice et que le système censé nous protéger faillit, alors oui, je pense que la vengeance peut tout à fait donner un sentiment de puissance. On parlait tout à l’heure du livre de Justine, Et vous le brûlerez dans ma haine : comme la fiction détient un rôle cathartique, elle rassemble sur un sujet qui est vécu par une grande partie de la population, qui là touche à l’agression sexuelle, à l’oppression des femmes. Je pense que voir une vengeance à l’œuvre — même si on ne ferait pas ça dans la vraie vie — peut redonner un sentiment de puissance. Ça peut être utile, et ça peut aussi faire changer la peur de camp.
Sacha :
Alors, c’est marrant parce qu’initialement quand j’ai vu la question, j’avais une réponse et là je crois qu’en fait j’ai une autre réponse à donner.
Initialement j’avais envie de répondre « non, pas vraiment » parce que la vengeance est due au fait que la personne n’a pas le pouvoir, elle n’a pas la puissance d’agir. Dans un monde où elle est opprimée, elle est en bas de l’échelle. La vengeance est son moyen de retrouver le pouvoir, mais, parce que c’est de la vengeance, ça montre qu’elle ne l’a pas initialement. Et même quand tu le retrouves, est-ce que ce n’est pas un aveu de l’échec de ne pas l’avoir eu dès le départ ?
Mais en écoutant ce que tu disais, Margot, je me dis que c’est vrai que la fiction, ça redonne du pouvoir. Souvent dans les situations où on se retrouve victime nous-mêmes, on ne réagit pas comme on aurait voulu réagir, on a ce statut de victime qui colle à la peau. Par contre, quand tu lis Et vous brûlerez dans la haine, le personnage rend les coups qu’elle reçoit. Elle va aller super loin alors que nous on en est pas capable, on ne peut pas le faire, on n’a pas cette puissance, ce pouvoir littéralement. C’est un truc que j’aimais bien quand j’avais écrit La voix de la vengeance : oui, elle est victime, mais elle aussi bourreau d’une certaine manière. Tu peux retrouver une forme de puissance en vivant à travers un personnage et ça peut aider à vivre cette espèce de retour des choses via la fiction. Je trouve que ça peut aider à un processus de guérison.
Margot :
Je rajouterai ça vite fait, mais en écriture, beaucoup de mes textes et des thèmes, que ce soit dans [La Mémoire des Os] ou dans d’autres, naissent un peu aussi de mon impuissance dans la société, par rapport à tout ce qui peut se passer. Le fait de pouvoir réécrire sur la violence, le fait de pouvoir réécrire les choses et d’aller au bout d’une vengeance, en tant que personne c’est un peu une reconquête de cette puissance perdue, qui peut être très cathartique et du coup très salvatrice.
Cindel : Qu’est-ce que ça fait d’être des autrices qui font pleurer vos lecteurs ?
Margot :
Je le vis pas si mal que ça. D’un côté, je suis un peu désolée de déclencher des crises de larmes (un petit peu seulement), mais de l’autre, c’est très valorisant pour mon travail parce que j’ai mis beaucoup de sensibilité dans mon texte, et le fait que des personnes que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam y répondent… Des crises de larmes, je reçois beaucoup en photos, en DM, de personnes qui ont fini le livre, et je leur dis : « Mais j’étais dans le même état quand je l’ai écrit ! » Ce livre, je l’ai écrit en grosse période de deuil et ça a été très réconfortant d’écrire ça. Et de voir que j’arrive à toucher mes lectrices et mes lecteurs, j’en suis pas si désolée parce que je me dis : « Bah j’ai bien fait mon travail et ça me touche de voir que ce qui a raisonné en moi résonne chez d’autres personnes. »
Sacha :
J’ai moins de choses à dire parce que je ne crois pas que mes romans font pleurer. Les retours que j’ai c’est plutôt que c’est stressant, angoissant et anxiogène. Comme Margot l’a dit, je pense que lorsque ça crée des réactions émotionnelles fortes, on se dit que ça fonctionne, que le lecteur était suffisamment émergé pour ressentir ce qu’on a mis dans le roman. Donc, oui, c’est satisfaisant.
Eline : On va retourner la question contre vous maintenant. Qu’est-ce que vous ressentez pendant l’écriture de certaines scènes ? Est-ce que vous avez déjà pleuré ou été énervé ? Et est-ce que, par exemple, vous pouvez nous révéler une scène qui vous a donné le plus de fil à retordre.
Margot :
Au niveau de l’émotion ou au niveau de la technicité ? Des émotions ? Personnellement, je pleure beaucoup quand j’écris, forcément si c’est triste, je vais avoir une petite larme à l’œil. Je peux pas décrire la scène qui m’a donné du fil à retordre, pour le coup, il faut lire le livre. Dans le dernier chapitre de La Mémoire des Os, il y a une lettre. Je pense que j’ai mis trois à quatre jours à l’écrire alors qu’elle est assez courte, parce que je m’effondrais à chaque fois. C’est au sujet d’une relation entre deux personnages, qui est très complexe. C’était le point final aussi, le point culminant de l’émotion, après avoir écrit tout ça.
Il y a une autre scène aussi : pareil, je peux pas trop dire, mais c’est une scène de mise à mort entre deux personnages. Elle a été très particulière parce que c’est un sujet qui me touche, la désillusion en amitié : se rendre compte que tout ce qu’on a vécu avec une personne s’écroule à cause d’un truc et qu’on doit y mettre un terme. Ça a été le plus technique pour moi.
Sacha :
De manière générale, je me mets dans la peau du personnage. Forcément tu ressens ce que le personnage va ressentir pour pouvoir le retranscrire au plus vrai.
Ça m’est arrivé une fois de vraiment pleurer devant mon écran, mais c’était pas sur La Voix de la Vengeance, c’est sur un projet actuel.
Pour la scène qui donne le plus de fil à retordre, je ne crois pas qu’une scène très émotionnelle m’en donne. Au contraire, plus il y a d’émotions, plus ça va être facile à écrire parce que ça va guider complètement la scène. J’ai surtout du mal au début quand il faut mettre en place les différents éléments, quand on est sûr du puzzle intellectuel, quand il faut expliquer les éléments worldbuilding.
Margot :
C’est pour ça que je posais la question par rapport à la technicité. Pareil, quand j’étais emporté dans l’émotion, j’ai mis trois quatre jours à écrire parce que j’étais sensible. C’était pas difficile dans le sens où j’ai eu à réécrire : j’ai juste fait des pauses dans l’écriture.
Par contre, en termes de technicité, ça va plutôt être sur des scènes de type « scènes de bataille », avec de la stratégie militaire, quand tu te dis par exemple : « Ils arrivent à 20 mecs, il faut que tu aies tué les 20. » Et que finalement tu te rends compte que : « Ah merde, là j’en ai tué pas assez. »
Pour moi, les scènes les plus techniques, ce sont les scènes romantiques. Il y a très peu de romances dans La Mémoire des Os, mais il y en a quand même. Mais comme je suis pas du tout… romantique, à chaque fois, je me demandais : « Bon, qu’est-ce qu’on va écrire ? » La difficulté n’est pas très liée à l’émotion en général.
Cindel : Si vous pouviez glisser un kit de survie émotionnelle autant pour des larmes ou je sais pas pour de la colère, de la frustration. Qu’est-ce que vous y glisseriez à l’intérieur ?
Sacha :
Je me dis des anxiolytiques, parce que le premier retour qu’on me fait c’est que c’est angoissant. Je pense que pour Margot ça va être des mouchoirs.
Margot :
Je sais pas, un oreiller pour crier dedans ? Pour La Voix de la Vengeance, il y a une scène où j’ai crié : je me revois encore dans mon canapé et faire : « Quoi ?! »
Sacha :
L’oreiller pour crier de frustration, ça, c’est pas mal.
Margot :
Sinon, ouais, des mouchoirs. On me l’a souvent suggéré en goodies.
Eline : Toute dernière question : à quoi doit-on s’attendre pour vos prochaines publications ? Reste-t-on toujours dans les larmes, le sang ou la crise d’angoisse ? Pouvez-vous nous en dire plus sur vos prochains projets, comme ton quatre mains avec Justine, Sacha, ou bien ton projet Dans les pas des morts, Margot ?
Sacha :
Le principal c’est le quatre mains sur lequel on travaille avec Justine : c’est une fantasy post-apocalyptique où l’humanité a été quasiment effacée, dans un monde où la magie transforme et corrompt tout ce qu’elle touche. Pour le coup, je pense qu’on va plus être sur le sang et les larmes que l’anxiété. Après j’ai d’autres projets perso, mais je n’en parle pas trop, j’attends d’avoir plus avancé.
Margot :
J’ai commencé le tome 3 de La Mémoire des Os. En parallèle, je travaille sur Dans les pas des morts qui est aussi une dystopie post-apo. Comme je suis sur le premier jet, c’est dur à pitcher mais, en gros, ça va être une réflexion sur l’environnement. Avant de commencer à l’écrire, j’ai surtout lu des articles scientifiques sur la dégradation liée au dérèglement climatique. On est sur du post-apo inspiré de The last of us et du Ghibli Nausicaä de la Vallée du Vent, avec cette forêt dévorante et toxique, cette nature qui prend sa revanche. On va parler de stress post-traumatique, de sectes, de tout ce qui peut arriver de crasse à l’humanité quand tout s’effondre.
Sinon, je travaille aussi sur un projet en planification, mais je suis sûre que c’est ce que j’écrirai après La Mémoire des Os. C’est un projet que j’appelle pour l’instant Bird House, qui est plutôt lié à tout ce que j’aime dans la sororité. On va être sur quelque chose de l’ordre des sorcières et on va toucher à l’horreur aussi, avec possession démoniaque, maison hantée, coven, etc. Pour les thématiques, je pense qu’on va rester sur des joyeusetés : c’est que du dark pour l’instant !
Questions du public
Public : De par les sujets que vous abordez, comme le patriarcat, on devine que la frontière avec le réel est fine. Est-ce que c’est dans votre objectif ? Dans quelle mesure voulez-vous que les lecteurs s’identifient aux personnages et à leurs agissements, même les plus extrêmes ?
Sacha :
Je m’étais posé la question : à quel point je voulais que mon roman soit un parallèle avec le réel, et pour le coup, je ne voulais pas. Tu as mentionné le patriarcat, mais ce n’est pas du tout le sujet du roman. J’ai fait le parallèle avec des choses qui se passent aujourd’hui, mais je ne voulais pas que ça rappelle des combats sociétaux d’aujourd’hui parce que les gens ont déjà leur avis et donc tu prêches des convaincus.
L’oppression principale [dans La Voix de la Vengeance], c’est la traque des mages et ce n’est pas quelque chose qu’on vit dans notre société actuelle. Mon but était de permettre une espèce d’identification qui est vierge d’a priori, et donc de faire réfléchir des gens qui viendraient lire un livre de fantasy, avec un trope sur la chasse des mages assez classique, et qui finalement se poseraient des questions sur ce traitement et feraient des parallèles ailleurs. J’ai voulu rester en dehors des conflits d’actualité pour éviter que des gens qui ont déjà un avis négatif dessus se disent : « C’est encore une propagande de gauche, je vais pas lire ça. »
Oui, je veux de l’identification, mais je ne la voulais pas sur des sujets d’actualités pour éviter cette anti-identification.
Margot :
Pour La Mémoire des Os, mon but est plutôt d’amener à l’interrogation parce qu’on peut reconnaître des choses qui forcément s’inspirent du réel. En fiction, on s’inspire toujours de notre environnement, que ce soit conscient ou pas.
On peut essayer de s’identifier aux personnages de La Mémoire des Os. Je pense que c’est plus facile avec certains qu’avec d’autres. Ça amène à un questionnement sur ce qui nous pousse à ressentir de l’empathie avec ce personnage-là.
Sacha :
Par contre, parfois, comme dans le roman de Justine, on est sur un public cible féminin très particulier. Là, c’est un miroir actuel, mais probablement pour l’identification cathartique du roman. C’est une autre approche du thème qui s’adresse aux gens qui veulent déjà ça.
Margot :
La Mémoire des Os, c’est beaucoup sur le thème de la guerre et de ses conséquences que ce soit sur les esprits et sur le comportement avec l’escalade de la violence. J’ai pas recherché l’identification du coup.
Public : Il y a un mot qui n’a pas vraiment été posé, mais Margot en a un petit peu parlé à un moment donné : c’est sur la question autour de la légitimité de la vengeance et de la violence. Est-ce que selon vous, que ce soit en l’absence d’une justice ou en présence d’une justice qui soit défaillante, la violence et/ou la vengeance sont toujours légitimes ? Ou est-ce qu’elle peut être dans certains cas condamnable ?
Sacha :
Je n’ai pas voulu le traiter sous l’angle de la légitimité. Je laisse au lecteur le choix de décider ce qu’il considère comme légitime ou pas.
Margot :
Je ne me positionne pas forcément sur un oui ou sur un non là-dessus. Je pense aussi que c’est au lecteur de faire son propre avis. Dans La Mémoire des Os, il s’agit de dire — au-delà de la vengeance — que toute forme de violence est, à un moment donné, condamnable.
Public : Au cours des vingt dernières années, avec la culture populaire, on a vu émerger énormément de figures qui étaient soit des antihéros dans le meilleur des cas, soit dans le pire des cas de parfaits salopards qui étaient souvent idolâtrés malgré le fait que leurs actions soient parfaitement condamnables. En vrac, là, c’est surtout des références cinématographiques que j’ai : ce serait du Fight Club, ce serait du Joker, où il y a des criminels qui finissent par être idolâtrés. Vu que vous ne voulez pas forcément aller trop profondément dans le sens de la légitimité dans votre manière de traiter le trope de la vengeance, est-ce que vous avez une manière de vous assurer que lecteurs et lectrices ne vont pas interpréter la vengeance comme étant une marche à suivre et du coup avoir une mauvaise interprétation de vos personnages et de la valeur de leurs actes ?
Sacha :
D’une certaine manière, si quelqu’un interprète le roman en se disant que ça légitime la violence, finalement, c’est son interprétation. Chaque lecture va être différente et c’est vraiment une rencontre entre un roman et un lecteur selon la sensibilité. Je pense qu’il y a des gens qui vont probablement le lire en se disant que dans la situation c’est exactement ce qu’il faut faire, c’est une marche à suivre.
Quand je pitche mon roman à des éditeurs, je le pitche comme une anti-dystopie parce qu’à aucun moment elle ne combat le système. Elle va combattre des individus qu’elle cible comme ses ennemis personnels, mais elle ne remet jamais en cause le système d’un point de vue politique. Alors que dans le Joker ou dans Hunger Games, il y a une remise en cause politique. Après est-ce que c’est légitime ou pas ? C’est un thème super intéressant et qui devrait être traité, mais plus dans une fantasy politique ou dans une dystopie.
Que les lecteurs s’approprient mal les personnages, je trouve ça presque intéressant. Ça veut dire qu’il y a différents axes de lecture et que le roman est suffisamment riche pour pouvoir avoir des interprétations contradictoires.
Margot :
Ces antihéros, voire ces salopards comme tu disais, sont idéalisés aussi parce qu’ils représentent peut-être une forme de liberté. Ils font des choses que personne de normalement constitué ne se permettrait de faire. C’est un peu comme les gladiateurs qui étaient idéalisés dans les arènes. Il y a ce côté cathartique où ça nous fait du bien de voir quelqu’un déverser toute sa violence. Pourquoi ? Ça, j’avoue qu’il faudrait creuser la question, demander à des personnes dont c’est le métier, mais je pense qu’il y a — on remarque ça beaucoup dans la fiction — cette espèce de fascination qu’on a pour la violence et pour cette espèce de liberté dans la violence.
Public : Est-ce que pour vous ça implique que la violence ne peut pas faire passer un message politique subversif ? Est-ce que ça veut dire que, pour vous, la vengeance va être dépolitisée dans le sens où on ne va pas aller questionner le système en place ou est-ce qu’en fait il y a possibilité de justement voir la vengeance comme la justice de l’opprimé ?
Sacha :
La vengeance peut être politisée et elle peut être vue dans un système oppressif. Je répondais de cette manière parce que ce n’est pas du tout l’angle que j’ai pris. Vaëlle un personnage qui n’est pas du tout politisé. Après, l’objectif c’est aussi de voir, avec le recul, qu’il y a un aspect politique parce que c’est ce système qui a créé cette situation. Donc est-ce que sa vengeance était légitime ? Peut-être pas parce qu’elle n’était pas du tout politisée, mais sa violence est causée par cette injustice. On pourrait avoir une violence légitime contre ce système-là. De toute façon, malheureusement, si tu veux changer un système il y a plein d’exemples qui passent par des révolutions violentes donc parfois c’est nécessaire.
Margot :
Pour le coup, même si ce n’est pas l’angle que toi tu as pris, Sacha, en tant que lectrice, moi je l’avais un peu vu comme ça. La vengeance, pour moi, c’est une forme de rébellion, peut-être à différentes échelles : ça va de la rébellion personnelle contre quelque chose qu’on estime injuste à quelque chose de beaucoup plus vaste comme avec les Hunger Games. Mais je pense qu’il y a toujours une forme de message politique derrière la vengeance et derrière la violence en général, qui est toujours une réponse à quelque chose d’autre.
Comme j’ai dit tout à l’heure, à partir du moment où un système est oppressif, je ne trouve pas que la réponse violente à ce système oppressif, soit démesuré. Ça n’engage que moi, mais je trouve que c’est une réponse légitime face à une violence subie.