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Écrit par Yannis Bencheikh
Nouvelle
Publié le
12/10/2023
Blafard était enfin parvenu à son objectif. Il caressait des yeux cette étrange coupe dorée à la ciselure grossière, aux pierres enchâssées à la hâte.
Revenir dans cette pièce lui rappelait des souvenirs d’enfance, des moments lourds d’ennuis et de longues balades où la vie n’était qu’une lente succession d’attentes, de faux espoirs, d’engorgements désavoués. Puis, il y avait eu la prise de conscience de l’interdit, du danger, de l’aventure ; toutes ces choses qui le faisaient frémir, contrairement à ses frères trop tournés vers l’étude du monde et ses enchâssements, pour qui les mises en garde n’avaient jamais été source d’excitation. Blafard laissa errer son regard dans les replis de ce métal doré étrange, qui faisaient écho à sa vie cabossée, malmenée par sa singularité. Lui restait indifférent aux phénomènes du monde, car il aimait le monde en lui-même ; il n’était skalnjol que d’apparence.
Du bout du doigt, il effleura le métal : il était chaud, non pas à cause du sang humain s’écoulant le long d’un des rubis fendus, mais parce qu’il dégageait lentement une douce et sordide énergie. Blafard frémit ; il devait faire vite. De sa besace, il sortit une autre coupe en tous points semblable à la vraie. Avec la plus grande des délicatesses, il retira le Calisang de son piédestal avant de le remplacer par cette copie. Ensuite, il versa une goutte du sang du Calisang dans la fausse coupe, qui vibra. La goutte se mit à bouillir au fond puis se multiplia encore, encore, jusqu’à ce que la copie soit pleine à ras bord et commence à déborder comme convenu. Tout était « en ordre », personne ne remarquerait la différence avant une décennie… au moins.
Satisfait, Blafard s’écarta du piédestal et examina le Calisang entre ses longs doigts osseux : malgré ses défauts rustiques, l’objet scintillait du pouvoir intemporel qui altérait la fabrique du monde. Sa famille n’avait jamais perçu ce potentiel de l’artéfact, car ils étaient trop rationnels, trop attachés à leurs traditions. Blafard ne voyait en cet objet « divin » qu’un simple outil pour son projet ; le Calisang était la frontière entre la vie et la non-vie, la seule chose au monde qui pouvait contrecarrer la magie par son pouvoir de création… Sans plus de cérémonie, il le vida par terre et le rangea dans sa besace avant de sortir du temple par le passage secret, car ce vol n’était qu’une étape. Une étape pour parvenir jusqu’à elle.
* * *
Le lendemain matin, aux lueurs des premières lampes d’avant l’Heure Sourde, les njol s’éveillèrent à nouveau. Il n’y avait plus de soleil sur Myrmigar, le ciel était toujours couvert de nuages, aussi comptait-on le temps à partir des lentes pulsations du centre de la planète.
L’espèce des njol était née au moment de l’extinction du soleil, dans un monde plus froid qu’austère, il y a de cela des dizaines de milliards d’années. Puis vint le temps de la guerre la plus sauvage de l’histoire des njol, dont personne ne se souvenait, mais qui engendra un ordre civilisé, qui décréta qu’aucun njol n’en dévorerait un autre, alors l’importation extrastellaire de chairs et de sang de toutes sortes devint la seule source de nourriture pour l’ensemble des peuples ombrageux de Myrmigar.
Dans ce monde à l’atmosphère opaque, on ne rêvait pas du ciel et de ses merveilles ; on rêvait de la terre, juste de la terre, car océans et mers avaient disparu bien avant l’arrivée de l’obscurité, ne laissant que des vallées si grandes et si profondes qu’elles parvenaient à assombrir les ténèbres.
Comme d’habitude, malgré sa grande silhouette d’albâtre de skalnjol, Blafard se fondit dans ces ténèbres alors qu’il marchait tranquillement dans les rues de Basmongdar, la capitale de son peuple. Il aperçut des ullnjol aux longs museaux et aux griffes plus tranchantes que des lames, des berrnjol, à la peau glabre et aux yeux globuleux, se lamentant en litanies religieuses entre deux bouteilles de skual… Leurs dieux oubliés n’avaient plus de place dans la cité, car les skalnjol n’appréciaient guère leurs penchants à assujettir et moraliser.
Blafard bifurqua, son butin serré contre lui, dissimulé dans la besace ; à travers son cuir, il sentait la chaleur de l’objet se répandre sur sa peau. Il devait faire vite ; les njol sentaient la chaleur du sang ou de tout autre chose qui s’y apparentait. La rue empruntée le menait sur un escalier qui zigzaguait entre les maisons, montant à son appartement personnel. Il ouvrit la porte, entra, referma derrière lui à double tour.
Soulagé, il se laissa glisser le long du mur… Voyager à Basmongdar n’était jamais de tout repos : les autres njol étaient à l’affût du moindre signe de faiblesse, prêts à vous charcuter. De plus, Blafard savait qu’il avait mauvaise réputation, même auprès de sa famille puisque le laisser se déplacer seul dans la ville démontrait qu’elle se fichait pas mal de son sort. Quant à ses frères, ils ne sortaient jamais du domaine familial puisque le monde venait à eux et non l’inverse.
« Vous allez bien ? Souhaitez-vous que je vous apporte un verre de rouge ? »
Il se tourna vers la voix métallique : dans l’embrasure de la porte de la cuisine se trouvait son assistant, Garveim, une armure mouvante dotée de conscience, un être artificiel unique en son genre. Grand, lourd et terriblement intimidant pour les voisins curieux, il était en réalité quelqu’un de mesuré, de calme et loin d’être pataud. Blafard l’avait trouvé alors qu’il visitait les Caniveaux, souterrains de la ville jonchés de cadavres frais importés d’autres mondes. Garveim avait presque perdu la tête, mais à l’aide de la science des Runes et de l’Alchimie, Blafard avait recollé les morceaux de son esprit. En remerciement, Garveim avait juré de servir Blafard, qui avait refusé cette proposition, préférant le prendre comme apprenti.
« Non merci, c’est gentil, répondit Blafard après hésitation. Viens plutôt dans le laboratoire, j’ai quelque chose à te montrer. »
Il se leva et partit en trombe vers la salle du bas : grande, dotée d’une unique fenêtre qui donnait sur la rue, jamais ouverte vu l’odeur de moisi qui y régnait. Il y avait une longue table au centre, encerclée de chaises, couverte de centaines de papiers noircis de gribouillis. Des commodes croulantes sous bocaux et fioles, des murs inondés de schémas, de formules, de tableaux… Une hotte de laboratoire au-dessus d’un plan de travail faiblement éclairé par une lampe de phillicium. Le plan de travail était net, mais puait le sang.
Garveim descendait encore lorsque Blafard posa sa besace sur la table avant de s’approcher de l’un des meubles. Il ouvrit ce dernier et en sortit un tube, un unique tube plus précieux à ses yeux que le Calisang. On y distinguait une mèche de cheveux blonds à la senteur de pêche qu’on percevait même à travers le verre teinté. Cette odeur lui ramena encore des souvenirs, ceux d’une époque qui lui semblait lointaine, si lointaine… mais ça n’était pas le cas. Cette impression de distance était provoquée par ce monde en permanente décomposition.
Garveim entra dans le laboratoire. Blafard se tourna vers lui et d’un signe de tête lui indiqua la besace. Avec la précaution d’une mère pour son enfant, Garveim retira le Calisang de sa gangue de cuir. Si l’armure vivante avait eu des yeux, ils auraient brillé, se dit le skalnjol.
« Alors c’est l’Ehtpyhäveri ! souffla l’armoire à glace métallique. »
Le skalnjol acquiesça. Grâce à lui, il parviendrait à la faire revenir. Comme il l’avait promis au Mage.
« Nous pourrons commencer le “projet” dès demain, lui annonça Blafard. J’ai à faire ce soir. »
— Ah… »
Il sourit à la déception de Garveim ; son apprenti n’était encore qu’un enfant et lui dire que l’on pourrait s’amuser plus tard était un peu cruel. Pour le consoler, il lui concéda :
« Tu peux tenter l’expérience de cloner des objets non organiques, je n’y vois pas d’inconvénients… (Garveim se mit à danser sur ses pieds, aussi Blafard s’empressa de tempérer son excitation) mais attention : pas de création ex nihilo. Nous ne connaissons pas encore la stabilité du Calisang.
— N’ayez crainte, je ne tenterais rien de cela… »
Malgré sa carapace d’acier, l’armure était plus lisible que n’importe quel njol et de nouveau, Blafard perçut sa déception. Il s’approcha de lui et caressa sa tête métallique. Si Blafard était remarquablement grand parmi ses pairs, en faisant ce geste, il avait l’impression de caresser la tête d’un éléphant terrien, souvenir qui le ramena à des années moins amères. Il prit un ton plus doux :
« Je comprends, tu voulais voir si tu pouvais cloner un corps à l’image de ton âme. »
L’armure fut parcourue d’un frisson, imperceptible à l’œil nu. Blafard continua :
« Tu attendras le temps qu’il faut, mais je te promets que je ferais tout mon possible pour t’aider à y parvenir.
— Dès que vous aurez ce que vous voulez ? murmura Garveim.
— Oui, répondit-il d’un ton catégorique. »
Il laissa son apprenti à ses jeux de jeune scientifique pour aller enfiler sa veste et se coiffer de son chapeau haut de forme. Il hésita à prendre sa canne ; bien qu’il aimait vraiment faire tourner cet objet entre ses doigts — cela le rassurait — être classe et se faire remarquer serait-il judicieux ? Ce fut avec réticence qu’il la laissa chez lui. À la place, il s’empara d’un objet qui n’avait rien de njol, qui avait tout de terrien : une photo avec une jeune humaine blonde souriante. Cette image suffit à lui redonner le courage pour traverser les rues, elle allégea son pas. Ce qui l’alourdissait était dans l’autre poche : une invitation cordiale au domaine familial…
Toutes ces formules de politesse serrées sur un papier pour un dîner !
* * *
« Cela fait bien longtemps que je n’ai pas visité la Terre. Comment est-ce ? »
Les pensées de Blafard étaient tellement tournées vers son projet avec le Calisang qu’il prit un moment pour se rendre compte qu’on venait de lui parler.
« Mes excuses, Mère. La Terre a bien changé depuis votre dernière visite : les humains se sont développés au point d’aller dans l’espace, les forêts ont été défrichées et l’air y est presque aussi irrespirable que le nôtre, répondit-il. »
Autour de la table gigantesque, il y avait toute la « famille » Al'Tain. Trônait sa Mère, qui opinait légèrement du chef : Aldora'Al'Tain, celle qui prenait les décisions et tranchait les discussions. À ses côtés, son père, Baldur'Al'Tain, un skalnjol de peu de mots qui préférait la compagnie de sa femme à celle de ses enfants : le voleur du Calisang et ses frères Helio, Ged, Surem et Kahasi, tous plus vieux que Blafard.
Ensuite, les « serviteurs », des njol qui troquaient les services de maison contre l’enseignement des maîtres du domaine : un accord tacite qui s’appliquait dans un respect réciproque, toutefois ceux qui le bafouaient par paresse ou ennui étaient châtiés. Les serviteurs avaient le droit de contester un ordre en prouvant son incohérence. Les maîtres possédaient le pouvoir judiciaire tandis que les serviteurs possédaient le pouvoir exécutif avec droit de contestation. Au-dessus de tout cela existait un livret de lois absolues et incontestables, quel que soit son statut.
Blafard appréciait moins sa propre famille que leurs nombreux serviteurs : tous orphelins, bannis ou bâtards, avaient appris à se débrouiller seuls, savaient être opportunistes, mais le reconnaissaient avec honnêteté. Blafard trouvait cette honnêteté bien plus charmante que les masques d’hypocrisie portés sans cesse par ses propres parents… mais il ne blâmait ni les uns ni les autres. Tandis que sur Terre ou sur Mourn régnaient un perpétuel chaos et une constante évolution, le monde des njol était « béni » : y régnait au contraire une stagnation qui vous arrachait des griffes du vieillissement pour vous embrocher sur celles de l’ennui.
« Pourquoi as-tu mis si longtemps avant de revenir ? demanda sa mère, le tirant de ses pensées. Y avait-il d’autres affaires dans lesquelles tu t’étais empêtré ? »
Sa mère faisait bien sûr référence à ses nombreuses escapades du domaine ; étant jeune, Blafard haïssait rester coi de contemplation réflexive devant les mouvements de l’eau, des plantes et des pierres, ayant l’interdiction de les toucher ou même de s’en approcher. Son goût prononcé pour l’aventure sans donner de nouvelles créait forcément des tensions, même dans cette famille de morts-vivants.
« Mourn a été détruite, avoua-t-il. C’est arrivé il y a deux Cycles.
— J’ai toujours su que ça arriverait ! lança Helio, l’aîné, qui s’attira un regard courroucé de sa génitrice ; il replongea dans son assiette, l’air penaud.
— Écrasée par le poids de sa magie, j’imagine ? fit Aldora.
— Plutôt par celle d’Orbas et de son promis prophétique, rétorqua Blafard. »
La matrone skalnjol haussa un sourcil avant de lâcher un « hum » léger, car au final, les petites affaires des mourniens ne l’intéressaient guère ; tout ce qui lui importait, c’était de savoir si Blafard avait eu un quelconque rôle dans cette histoire. Bien qu’elle ne l’ait jamais avoué, il savait qu’elle adorait ses aventures à travers les mondes connus ; elle avait accepté qu’il aille travailler à l’Académie du Typhus, sur Mourn, bien avant sa destruction. Les skalnjol d’aujourd’hui, malgré leur ferme intention de rester passifs et tournés sur eux-mêmes, avaient l’appétit du récit dans le sang.
Soudain, le père lâcha son couvert, attirant l’attention de tous les convives. Blafard réagit le premier : il se leva, se précipita vers son paternel devenu plus blanc que de l’albâtre pur, les yeux révulsés. Blafard tâta son pouls, écouta son souffle ; il reconnut le Malmortem, un diable du corps et de l’esprit que tous les njol finissaient par attraper. Blafard planta son index et son majeur dans le cou du vieux Baldur, les retira aussi sec et traça au sol des Runes complexes avec ses doigts ensanglantés. Puis il perça sa propre jugulaire, au même endroit que son père pour mêler son sang aux inscriptions hématiques. Dès sa première ponction, Blafard n’avait cessé d’incanter ; d’un regard, il intima sa mère et ses frères de répéter ses paroles. Elle n’hésita pas une seconde et fit ce qu’il avait ordonné muettement. Le père gargouillait de douleur, se torturait en se tordant dans tous les sens. Les frères se joignirent à leur tour à la prière antique de guérison. La voix de Blafard devint sourde, menaçante afin de contrer le Malmortem qui se débattait sous la peau de son père, cherchant à combattre l’incantation pour tuer son hôte.
Puis, petit à petit, le mal reflua. Blafard le sentit toujours, mais au moins s’était-il calmé… Il aida son père à se relever, lequel lui agrippait la manche en lui murmurant des remerciements. Son père était un skalnjol de peu de mots qui préférait la compagnie de sa femme à celle de ses enfants, mais, loin d’être idiot, il savait reconnaître la valeur de son fils à juste titre.
« C’est la sixième en cinq Heures, déclara Kahasi, le plus jeune après Blafard. Père ne mange pas beaucoup et il prie souvent.
— Souvent comment ? rétorqua le benjamin avant que sa mère ne réponde.
— Plus de neuf fois par heure. Ged l’a vu, dans le temple avec le Calisang. »
Ged opina. Blafard, lui, contenait ses émotions pour que son visage ne soit pas lisible — les skalnjol femelles étaient bien plus expressives que les mâles, mais lui était une exception — car si son père priait toutes les heures, sachant que les njol ne dormaient jamais vraiment… il était fort possible qu’il l’ait vu s’introduire dans le sanctuaire. Rejetant cette possibilité, il ordonna à Ged :
« Amène-le à sa chambre. »
Lequel s’exécuta, aidé par Kahasi. Blafard se tourna ensuite vers Surem :
« Appelle Drombak, lui ordonna-t-il. »
Là où Drombak était le médecin attitré du domaine, Surem était apprenti médecin sous sa tutelle. Le frère opina du chef et partit sans plus attendre ; lui aussi avait dans le pied cette célérité qui le distinguait de ses congénères mollasses. Ne resta plus qu’Aldora et Helio, aussi Blafard se tourna vers ce dernier :
« Il faudra à Drombak de la racine de trekhz et de la poudre d’amphrobial.
— Tu veux que j’aille chercher cela ? répondit l’aîné en papillonnant des yeux.
— Tu veux que Père meure ? Nous savons tous les deux où tu te procures tes effets personnels… »
Son frère jeta un œil apeuré à la mère qui avait pris un air interrogateur. Sachant que rester ne ferait qu’empirer sa situation et celle de leur père, il partit sans demander de restes. Blafard fit face à sa mère, qui ordonna aux serviteurs de les laisser seuls.
Tous deux se parlèrent, sans détour. Ce dont ils discutèrent restera un secret… mais qui sait jusqu’à quand ?
* * *
« Donne-moi l’asmodée, demanda Blafard à Garveim. »
L’armure lui donna l’extrait de fleur qui ne poussait qu’aux abords des cimetières. Avec précaution, Blafard en versa quatre millilitres dans la solution qu’il préparait pour le Calisang, solution qui bouillonnait dans un chaudron, où l’alcool s’évaporant sans cesse était remplacé via un col de cygne gouttant frénétiquement. Les bulles éclataient et laissaient échapper du gaz nocif et corrosif, même pour les skalnjol ; la hotte en gallium aspirait l’excédent, mais il était essentiel de porter une combinaison intégrale.
Sans qu’il ne les lui demande, Garveim passa à Blafard les feuilles d’automne, du glukeiveim et l’ostirombille, tous préparés à l’avance. Le dosage était particulièrement vicieux, car il pouvait changer en fonction de la force d’ébullition, de la tension du chaudron et de l’air ambiant. Sachant que rater la solution enclencherait la transformation du liquide en l’équivalent de la nitroglycérine terrienne — mais en bien plus violent — Blafard n’avait jamais tenté une seule fois cette recette… aussi compta-t-il sur les instructions du manuscrit qu’il avait trouvé à l’Académie du Typhus : « Pouillez, nélestez et faites zoubir à feu doux » ce qui pouvait se traduire en langage commun : « 14,67 grammes chauffés à blanc d’ostirombille, 12 millitres de glukeiveim fraîchement décrotté du derrière d’un Gluckei et trois feuilles d’automne pour la fraîcheur ». Blafard ignorait ce que la « fraîcheur » avait d’important dans cette recette qui défiait une loi de l’univers, mais il ne fallait pas discuter avec l’alchimiste fou qui l’avait créée.
L’Alchimie n’était pas un art, mais une science, car elle puisait son potentiel dans les nombreuses combinaisons secrètes des matières connues ou inconnues. Sur Terre, les humains la nommaient chimie, sans avoir tout à fait tort ou raison, tout simplement parce que la chimie n’invoquait pas des forces situées au-delà du monde physique. Cela ne demandait pas plus un talent intrinsèque qu’une attention particulière aux détails et un savoir des plus approfondis. Cependant, une fois que vous maîtrisiez votre sujet, la magie « classique » devenait souvent un vaste panel de tours de passe-passe, là où l’alchimie devenait un art de reconstruction pure. Liée à un artéfact de création absolu, vous ne pouviez que rêver des possibilités infinies qui s’offraient à vous.
Blafard, lui, avait décidé de se réveiller pour s’emparer de celles-ci.
« Je peux vous remplacer, vous savez, fit son assistant. »
Garveim était si gentil, si attentionné : il avait peur que son maître perde la parole et la vue dans le cas où ces gaz l’effleureraient ! Blafard fit non de la tête, ses pipettes délicatement immobiles dans ses mains.
« Je gère, fit le skalnjol, avant d’attraper les trois feuilles et de les jeter dans le chaudron. »
À l’intérieur, le liquide passa d’une teinte verdâtre à un parme délicat et dès lors cessa immédiatement de bouillonner pour frémir. L’air cessa de pousser contre sa combinaison et ce fut à cet instant que Blafard enleva son casque de protection : pas d’odeur, juste un frémissement. Il fit un signe à Garveim qui, de ses doigts sans sueur ni sébum, attrapa l’unique cheveu blond avec une infinie délicatesse ; l’armure vivante savait ô combien ce cheveu était précieux pour son maître. Garveim s’approcha du chaudron et y déposa le cheveu sur le liquide, qui flotta pendant un instant à la surface, soutenu par les petites bulles gris de lin, avant de couler d’un coup.
Quelle senteur inouïe…, se dit le skalnjol ; on aurait dit l’odeur de la rosée du matin, entre deux soies d’araignée, qui s’évaporait depuis la lavande terrienne avec le musc de la résine de pin. D’autres odeurs se mêlaient : sueur, sang et larmes. D’autres plus âcres, plus acides ou plus amères sans être repoussantes, vinrent ensuite. Tout ce festival olfactif faisait danser les narines de Blafard qui se plongea dans ses souvenirs de la Terre, souvenirs si courts dans sa longue existence et pourtant plus vivaces que la foudre elle-même. C’était son odeur à elle. Il se mit à frissonner.
« C’est prêt ? s’enquit Garveim, qui ne pouvait capter d’odeur et ne voyait que la couleur changée du liquide.
— C’est prêt. Mettons-nous à la tâche. »
Ils versèrent le liquide dans le Calisang, puis attendirent.
* * *
Quoi ? Vous attendiez-vous à un rituel magique ? À une litanie sacrée ou impie sous un clair de lune, dans un endroit où les puissances du monde s’étaient déchaînées dans des temps immémoriaux ? La vérité… « vérité », ah ! La vérité était que le Calisang est la Vérité, un absolu plus vaste que le tout, plus petit qu’un point, moins que rien que le vide… Et j’en passe. Si vous avez ce genre d’artéfacts chez vous, je n’ai qu’un conseil : débarrassez-vous-en… non ! Enterrez-le au plus profond de la Terre, enfouissez-le au plus profond de la mer, jetez-le au plus loin dans le ciel noir de l’espace ! Car il n’est pas plus grand mal que ce pouvoir, qui est même plus qu’un pouvoir à proprement parler : la Vérité est et n’est pas à la fois. Avec ça, on peut changer tout ce que l’on souhaite et plus encore.
Alors pourquoi la voit-on entre les mains de Blafard, me demanderiez-vous ? Pourquoi des gens comme lui continuent de l’utiliser, malgré les nombreuses mises en garde ? C’est simple : si l’on vous offre un moyen facile de régler tous les problèmes possibles sans jamais aucune contrepartie… personne ne refuserait. Personne, et que celui qui puisse me réfuter me jette la première pierre ! Car là est toute la finesse de la malédiction de la Vérité : vous vous abreuveriez sans discontinuer jusqu’au dégoût le plus total, jusqu’à vous rendre compte qu’en possédant tout ce que vous désireriez, qu’en réglant tout ce qui peut être réglé, plus rien n’aurait de « sens » …
L’essentiel que vous devez savoir, c’était que le Blafard n’usait de ce pouvoir ni pour la gloire ni pour rester dans l’histoire ; bien plus qu’une promesse à un vieil ami, tout ce qu’il souhaitait, c’était la revoir. Vous savez ce qui est le plus drôle ? C’est ce genre de souhait égoïste que la Vérité affectionne tout particulièrement.
* * *
Quelque temps plus tard…
« Pourq… pourquoi ? » crachota une jeune fille blonde et nue, se débattant sur la table à côté du Calisang.
Blafard l’étranglait de toutes ses forces et devait faire vite : elle s’était rendue compte qu’elle n’était qu’une copie destinée à jouer un rôle. Un monstre de chair et de sang, doté d’une âme qui était la sienne sans jamais lui avoir appartenu. Dans ses petits yeux bleu roi, il distinguait la peur, l’incompréhension et l’appréhension de la mort.
« Ed… te plaît…, gargota-t-elle en dernier souffle. »
Il lui brisa la nuque d’un geste sec. C’était fini ; avec un soupir défaitiste, Blafard s’affala sur un fauteuil dans un coin, la sueur au front, se l’essuya de la main avant de regarder cette peau blanche, moite et immortelle. Pourquoi était-il né avec un corps presque invincible et pas la morte qui gisait sur la table ? Pourquoi n’avait-elle pas accepté sa propre âme alors que lui-même avait déjà répudié la sienne ?
« Maître, je…, commença Garveim, resté silencieux pendant l’acte.
— Je veux être seul, dit le skalnjol d’une voix atone. »
Dans ces moments-là, il ne fallait pas lui dire non ; Garveim le savait et laissa Blafard dans son fauteuil, l’œil rivé sur le cadavre de la jeune fille.
Y avait-il un autre moyen de ramener Maty à la vie ? Peut-être y en avait-il un autre, en effet… La nécromancie en était un, la divination un autre, mais ça ne serait que pâle imitation : aucune magie ou aucune science ne pouvait réellement franchir le voile de la mort, car la vie finissait toujours par chasser ceux et celles qui tentaient de revenir. Mais avec le Calisang ? Blafard avait découvert l’un des secrets de cet artéfact mystérieux, soit de créer un homoncule parfait, un golem doté d’âme sans défauts vis-à-vis de l’original. Ce n’était pas une résurrection à proprement parler, mais ça l’était d’une certaine manière : une copie si indissociable de l’original que ce dernier devait se croire lui-même copie. Le concept absurde d’une copie « en tous points parfaite et indissociable de l’originale » !
Qu’est-ce qui ne marchait pas ? Blafard se releva de son fauteuil pour s’approcher du cadavre tout frais et le caressa : la même peau, le même souffle avant de mourir, le même éclat dans le regard, la même étincelle de vie dans les veines… Tout était pareil, une reproduction parfaite ! Mais ça n’est qu’une reproduction, se disait-il en pliant le bras de Maty n° 1 de haut en bas pour tester la flexibilité avant la rigidité cadavérique. Où était donc le problème ? J’essaye de reproduire quelqu’un, pensa-t-il. Peut-être que… non, il ne devait pas faire de création ex nihilo ; dans le cas où il arriverait à cette extrémité, il était persuadé que ce serait la fin du monde.
* * *
« Père va mieux, lui apprit Surem alors qu’ils mangeaient seuls ensemble, dans le patio, en fin d’Heure des Larmes. »
D’une certaine manière, Blafard s’était toujours senti proche de ses frères, et ce même après son départ pour Mourn : les autres l’avaient « soutenu » et Surem, le plus compréhensif de tous, avait jusqu’à tenter de « comprendre » la douleur qu’il avait éprouvée, coincé dans un monde qui ne lui ressemblait pas. Ironiquement, malgré son merveilleux talent dans l’art d’apaiser les maux de l’âme, ce fut le seul mal que le cadet au caducée n’eut pas réussi à guérir.
Alors, en annonçant cette nouvelle, Blafard sut que Surem tentait de lancer un sujet de discussion sérieuse. C’était comme ça qu’il faisait : toujours s’attaquer au morceau le plus dur, un vrai chirurgien de la parole ! Seulement Blafard n’avait pas d’oreille à prêter à cette rhétorique : ses propres pensées naviguaient autour du Calisang et des Maty successives, avec des méthodes de clonage qui changeaient sans arrêt, sauf que…
« Il a demandé à te voir, continua le frère face au silence du benjamin, le coupant dans sa réflexion.
— Je viendrais, alors, répondit simplement Blafard. Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Il t’a chassé de sa chambre juste pour ça ? Ou tu es venu me voir par toi-même ? »
C’était une manière un peu sournoise de se changer les idées, mais Blafard en profita néanmoins pour observer son frère : pas l’ombre d’un sentiment sur le visage de Surem. C’était ainsi, chez les skalnjol : aussi froids que l’abysse et plus impénétrables encore. Pourtant, en tant que frère de sang, le dardant sournois sentit que la pique avait fait mouche.
« Père m’a envoyé te voir, c’est tout, se défendit Surem.
— Ce n’est pas si grave, tu sais.
— Grave ? Non. Père a toujours été ainsi avec toi ; il te tient en haute estime, comme mère… ou nous.
— Cesse de mentir, maugréa Blafard. Cela ne te sied guère.
— Ce qui me sied ne t’a plus concerné depuis des lustres (Touché). Mère n’apprécie plus tes escapades, néanmoins père est persuadé d’une chose… »
Le ton de son frère ayant changé, Blafard inclina la tête pour mieux écouter :
« … si tu t’en vas, c’est pour mieux revenir, chose sur laquelle, nos frères et moi, sommes tous d’accord. »
Blafard haussa des épaules, ne sachant que répondre. Cela ressemblait à un vieux proverbe français de fin du Moyen-Âge, « reculer pour mieux saillir ». Et il saillissait, Blafard : il perçait le voile des mystères de son monde en étudiant la Terre. Cependant le cœur de ses pairs lui semblait parfois trop fragile ; son frère avait de l’admiration pour lui, car il pensait que Blafard savait ce qu’il voulait. Lui ? Il l’avait envié de voir le monde à travers un tissu de mensonges. Plus aujourd’hui, car c’était bien le cas ; désormais, rien n’importait plus que le Calisang et Maty.
« Que fais-tu, chez toi, dans la ville ? Mère s’inquiète, tu sais. »
Quel gougnafier.
« J’ai mes secrets, éluda-t-il. »
Cette formule, utilisée sur Myrmigar par tous les njol pour dire : « ce n’est pas tes affaires », était quelque chose de courant dans le langage entre connaissances ou amis pas trop proches, mais avec la famille ? Cette fois Surem n’eut pas assez de maîtrise de lui pour dissimuler ses émotions : son masque squelettique se fendit, révélant ironiquement son côté plus « humain ».
« Je veux savoir, Kor. Nous voulons savoir. L’état de Père ? Ça a toujours été ainsi, même avant ton départ. C’est devenu une habitude… que dis-je, un rituel ! (Blafard le vit serrer le poing, son visage parcourut d’éclaircies de colère). Mais toi ? Tu manges peu, tu parles moins qu’avant et ton regard fuit sans cesse. Ton état nous inquiète ! Kor… je ne sais pas ce qu’il se passe ou si tu es malade, mais si quelque chose ne va pas, nous pouvons… »
Blafard balança son couvert qui siffla à l’oreille de son frère. Il avait visé la tête puis s’était ravisé au dernier moment. La fureur rugissait dans ses veines, éclatait dans ses os ; son frère ne « comprenait » pas, ne comprendrait jamais : il ne pouvait pas aimer comme Blafard avait aimé. Ses yeux rouges sang luisaient faiblement dans la pénombre des lampes ainsi, lorsqu’il prit la parole, sa voix prit l’accent grondant du tonnerre qui s’apprête à éclater :
« Que veux-tu faire qui puisse te rattraper ? Te racheter ? Tu sais ce que veut dire ce mot, chez les humains ? Imagine tes fautes et exactions comme un pus que tu dois faire suinter d’une blessure pour éviter l’infection. C’est pareil, n’est-ce pas ? Tu sens l’infection, mon frère ? Cette putréfaction te ronger les os ? Je n’ai pas besoin de votre pitié, ni de la tienne, celle des autres ou de Mère ou de Père ! (Blafard avait haussé le ton, comme jamais dans une ville aussi silencieuse que Basmongdar). Je n’ai plus la force de vous dire quoi que ce soit sur moi, parce qu’au moment où je le ferais, je sais que vous finirez par le refaire. »
L’emporté finit par se rendre compte de l’air de son frère : horrifié. Le voir comme tel, aussi honnête qu’un homme qu’il allait dévorer tout cru… cela lui procura un bien fou et une honte sans nom. Vu que Blafard s’était levé durant sa tirade, il se rassit lentement, repoussant sa colère sous ses griffes et ses dents : en dépit du fait que sa famille avait été coupable d’un des crimes les plus odieux et répréhensibles du monde des njol, l’évocation de ses souvenirs au domaine des Al’Tain était autant douloureuse pour Surem que pour lui.
« Excuse-moi, fit Blafard. Tu n’aurais pas un autre couvert ? Je n’ai pas fini mon repas. »
Ce changement brusque laissait son frère bouche bée là où Blafard tendait la main, le regard entendu. Enfin, Surem finit par obtempérer, reprit son attitude stoïque si semblable à Père, puis ils reprirent leurs repas comme si de rien n’était, comme ça l’était depuis toujours chez les Al'Tain.
* * *
« C’est joli, ça ! s’extasia Maty n° 87 en montrant la photo de famille. C’est toi ? »
Elle se tourna vers lui ; sa beauté n’avait rien d’exceptionnel aux yeux de tout un chacun : des boutons d’adolescente tardive sur le visage, un petit nez était légèrement retroussé, des dents de devant trop larges, trop grandes, des oreilles un peu trop collées… Pas de regard de braise, de biche, mais juste un peu larmoyant à cause de la poussière.
« Et ma famille, répondit Blafard. Je te la montrerais un jour ou l’autre. »
Il l’aimait plus que tout, d’une façon inimitable, obsessionnelle, dérangée. Il était malsain d’esprit, le savait et s’enfonçait d’autant plus dans ses cercles vicieux.
* * *
Blafard s’avoua avec un amusement morbide que le cadavre de n° 267 avait bon goût. Il y avait déjà les pieds ; à cause de la sueur et de la poussière de la maison accumulée entre les doigts, ils avaient un goût de café et une odeur de citron pourri. Il se lécha les babines en repensant aux yeux : gobés d’un coup, ils les avaient croqués sous ses dents tranchantes comme des lames de rasoir, le sel de la mer ainsi que l’aigre du vin avaient empli sa bouche ; la même note que le cépage 1988 dans le nord du Gard, d’un bourg dont il avait oublié le nom…
Lorsqu’il s’était attaqué à la hanche, qu’est-ce qu’il avait pleuré de plaisir ! De haine de lui-même ! Lui qui avait bu et dévoré tant d’humains ! Le goût cassant et légèrement acide, avec une touche de musc tonique, bien assaisonné à la lymphe pâle et amère… Ce n’était pas une sorte de belle expérience à vivre entre amis, mais un festin qu’il vivait seul avec sa folie. Il fallait finir les restes, après tout !
Les restes… Tout cela n’avait plus d’importance, finalement : le Calisang lui donnait autant de viande que nécessaire parce qu’il était l’incarnation de la folie pure, de l’extase divine qui ne cessera jamais de grandir jusqu’à dévorer le monde entier. Chaque matin, la coupe octroyait au Blafard un nouvel espoir. Chaque soir, le Calisang lui servait d’assiette pour déguster cet espoir aux petits oignons.
* * *
Blafard était enfin parvenu à son objectif malgré les incessantes lettres inquiètes et stériles de sa famille. Il avait décidé de changer le monde à jamais, de faire un pied de nez aux règles qui le composaient : « Ex Nihilo ! Ex Nihilo ! Que tombent les masques de tous mes idéaux ! » avait-il chantonné, ivre d’aliénation.
Il caressa des yeux la silhouette de Maty, désormais sans défauts apparents ou transparents, debout face à la fenêtre unique qui donnait sur la rue, jamais ouverte vu l’odeur de moisi qui y régnait. Habillée d’une simple robe miteuse que Garveim avait dégotté dans les vieilles armoires scellées de l’ancien locataire, la n° 494 se retourna : son regard était espiègle et malicieux, et derrière son âme scintillait de mille feux.
Après tous ces sacrifices, ces non-dits, ces secrets… Non pas que le Calisang ne pouvait plus lui donner le pouvoir de vie, c’était Blafard seul qui n’était plus capable de faire une Maty de plus.
« Je t’ai manqué, hein ? fit cette Maty-là.
— Oui. Tu m’as manqué. »
Elle marqua un silence ; Blafard avait toujours haï les silences, trop lourds de sous-entendus. Ce silence-là cependant, bien qu’il lui fit plus mal que tous les précédents, le libéra de son fardeau. Elle savait. Il ne savait pas comment, mais elle savait ; tout comme son originale savait quand et comment elle allait mourir, héroïne oubliée de tous qui, par une simple bousculade, avait pris à la place d’un autre un simple coup de couteau, sauvant un monde entier de sa destruction.
Cette Maty n° 494 savait, ce qui le fit blêmir.
« Je suis morte. Je ne suis pas elle, énonça-t-elle. »
La colère et la rage crissèrent sous les ongles de Blafard, griffonnèrent ses dents. Elle savait puis mourrait parce qu’elle savait qu’elle n’était pas elle tout en l’étant. Il fallait la tuer, maintenant ! Arrêter cette folie, refuser l’ordre que son ami défunt, le Mage, lui avait donné en dernier souffle. Qu’importe qu’il s’agisse d’un serment de sang et de magie, le Blafard le briserait et brûlerait éternellement. Peut-être expierait-il ses fautes… ça serait mieux.
« Non, fit Maty, car elle avait prédit son geste et sa pensée. Tu ne me tueras point, tout comme tu ne te tueras point. »
Il la regarda : elle ne se pencha pas vers lui pour caresser sa joue, ne partit pas l’enlacer ou l’embrasser, n’avait rien de doux, d’accueillant, de pétillant comme l’autre Maty. Non… Elle ne lui donnerait rien, pas même un geste amical. Tout ce qu’elle lui offrit ne fut qu’un regard plus froid que le cœur du skalnjol qui cloué sur place.
« Tu vas souffrir, oh oui, déclara la blonde d’une voix d’acier. Ce ne sera nul autre que toi qui te fera subir cette souffrance (elle alla prendre la coupe qui l’avait fait naître et s’approcha de lui). Je ne te demanderais qu’une chose : que tu me ramènes là où je suis censée être. »
Elle lui tendit le Calisang qu’elle tenait dans ses mains. La Corne d’Abondance. La Coupe de Nestor. Le St Graal. Le Puits de Mimir… Il prit cet objet qui l’avait conduit à sa plus grande démence, celui qui avait choisi son Porteur, celui qui acceptait la Vérité sur la mort comme la vie et qui avait répondu à la question : « quoi que l’on fasse, ça ne sert à rien. Pourquoi lutter ? Parce qu’on le peut. ».
Il se releva, cacha la coupe sous la cape d’ombres du Blafard qui mourut pour faire renaître Edward Kor'Al'Tain. Dans ce silence de marbre, il n’y eut que le bruit de la gorge tranchée d’une jeune fille qui avait vu juste, d’une certaine façon.